mercredi 3 novembre 2010

Cinema fractal



La "scène" du dernier film de Inarritu, comme dans son précédent, est la globalisation : ce mouvement qui met en relation des êtres et des choses (un fusil, dans Babel), et dont la rencontre produit la déflagration d'un "big bang". Les personnages, pourtant, ne viennent pas de nulle part : leurs histoires, aussi bien individuelles que collectives, pèsent de tout leur poids, sans toutefois jamais être déterminantes. Des lignes de forces et de fuites, comme dirait Deleuze, partent de et/ou se nouent en chacun qui apparaît ainsi comme une "fractale".



Dans les deux films précédents (21 Grammes, Babel, même scénariste : Guillermo Arriaga) , des situations mettent en relation des individus ; cette fois-ci, c'est un personnage qui assume à lui seul la rencontre : l'incarne. Uxbal est une sorte de "passeur" (presque littéralement...) entre des mondes : la bonne société barcelonaise et ses infra-mondes de l'immigration clandestine (chinoise, sénégalaise). Média/médium, il communique avec l'invisible de bien des façons : non seulement avec ces immigrés que l'"on ne saurait voir" (et que l'on chasse d'ailleurs violemment), mais également avec les morts. Les parents des défunts lui demandent de recueillir les mots que celui qui vient de disparaître veut bien encore adresser aux vivants... Voire de le guider sur le "bon chemin".
Interface entre les mondes, Uxbal n'est pas neutre : acteur dans la mise en relation (il prélève de quoi vivre dans les enveloppes du trafic qu'il "supporte"), il imagine même avoir le beau rôle en apportant réconfort aux parents d'un défunt, du travail et un (très relatif) confort aux clandestins, etc. Mais, comme le souligne la "sorcière" à laquelle il se confie (Béa), c'est parfois le remède qui "tue"... Aussi son intervention produit-elle le contraire de l'effet recherché. Il apparaît autant "acté" qu'"acteur", agi qu'agent. Instrument d'un destin (fatum) qui le dépasse.

Mais c'est quoi le destin ?

Selon Inarritu, ce pourrait être ce qui reste incompris de soi-même et du monde... Qui se présente comme une force agissante, extérieure à soi.
Ce qui vient de soi : la femme d'Uxbal (Marambra) est très éclairante à cet égard. Elle aime son fils mais ne peut s'empêcher de le battre, elle aime son mari mais ne peut s'empêcher de "s'amuser comme une pute", etc. Ce qui vient d'elle et qui demeure incompris est désigné comme une maladie (trouble émotionnel "bipolaire" ?). Uxbal lui-même n'est pas très clair et il n'y a guère qu'envers ses enfants qu'il est à peu près cohérent... Encore qu'avec son fils ce ne soit pas toujours facile.
Ce qui est hors de soi : les vagues de la globalisation qui projettent les individus les uns contre les autres, parfois de fort loin, le plus souvent brutalement... Et rejettent finalement leur corps sur la plage.

Dedans/dehors : pas de solution de continuité. La globalisation, ce n'est pas seulement le mouvement vers lequel court le monde mais aussi celui dont chacun procède (l'immigration vers le Mexique du père d'Uxbal). L'énigme de la relation : le meilleur et le pire. Voir par exemple Ige, la femme de cet immigré sénégalais auquel Uxbal était lié et que la police expulse. Seule avec son bébé en Espagne, elle ne rêve que de rentrer chez elle mais reste pourtant soigner Uxbal jusqu'à la fin. Elle a pourtant bien eu la tentation de prendre son argent et de s'enfuir mais quelque chose la retient au dernier moment, sans que l'on sache très bien quoi : un remord (hypothèse morale) ? Parce qu'en restant elle obéit à son mari (hypothèse de la soumission) ? Parce qu'elle entrevoit aussi qu'elle pourrait vivre avec cet argent (hypothèse de la domination ?). Peut-être tout cela en même temps et bien d'autres choses encore... La violence des élans qui emportent le monde est identique à la violence de chacun ; le cancer qui dévore la ville, à celui qui ronge Uxbal, etc.

Extensions et variations de cette relation dedans/dehors : passé/présent, visible/invisible... La continuité du père et du fils : la rémanence de l'absent, le signe (symptôme) du non-dit (Uxbal et son fils ont des "fuites"... Comme le réfrigérateur de Marambra qui ne "fonctionne" pas bien). D'où les papillons noirs au plafond d'Uxbal : Mariposas negras ou mictlanpapalotl (en nahuatl : papillon du pays des morts : le Mictlan) dont on pense encore aujourd'hui qu'il manifeste la présence de l'esprit d'un mort et qu'il porte la "mala suerte". Mais dans la bible aussi le papillon est un symbole de l'âme.



Mictlanpapalotl : évocation de la première mondialisation (S. Gruzinski) et des cultures préhispaniques. Le thème de la dualité, également : celle de la plupart des personnages (Hai, père de famille et gay ; Marambra, bipolaire...). Les lignes d'affrontement traversent chacun... Et les déchirent. D'où l'instabilité de chacun et sa fuite : s'échapper... Echapper à soi.
Reste ce qui nous attache et dont la famille est peut-être une illustration. Le plan où apparaît la silhouette de la Sagrada familia (Gaudi, consacrée cette semaine par le pape Benoît XVI, coïncidence)... Et de la tour de J. Nouvel, populairement appelée "el pollon de Clot" (la grosse bite de Clot, du nom du maire de la ville !!!). La scène du repas de famille chez Hai est très éloquente à cet égard. L'amour d'Uxbal pour ses enfants... Apaisés par le petit Samuel, qui s'apaise aussi un peu. La tendresse déborde aussi. L'amour et la responsabilité.

Comme Kubrick, Inarritu interroge : met en scène des "mystères". L'étonnement d'être dans cette violence et cette intensité. Il y a quelque chose de "fear and desire".

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