dimanche 1 mai 2011

Rosina, Rosina, Rosina...

Je flotte dans le Musée des Beaux Arts de Boston jusqu'à cette lumière qui jaillit des tableaux de J. Singer Sargent (1856-1925). Je m’arrête devant ses Ménines (le tableau fait en effet référence à Velázquez et a d’ailleurs été exposé au Prado à côté de son modèle en 2010). La reproduction ne rend pas justice à la peinture. Dans l’original, le contraste est plus intense : l’éclairage latéral diffus est capté par la blancheur des blouses, concentré, et explose aux yeux du spectateur.

The daughters of E. Darley Boit (1882)

Très différent, ce paysage …« Dans les oliviers » (le titre en français). Bain de lumière, absolument partout. Presque aveuglant : je pense à l’« ophtalmie » des peintres en Orient dont parle A. Busine (L’Orient voilé).

A capriote (1878)

De retour, je cherche des infos sur J. Singer Sargent : peintre expatrié, sa formation aux Beaux Arts à Paris (Carolus-Duran, Bonnat…), son voyage à Capri en 1878… Et sa rencontre avec son modèle : Rosina Ferrara (1861-1934). Sargent a produit beaucoup d’images de Capri : des paysages. Mais je ne retiens que son obsession pour Rosina. La même, dans la même tenue, à l’envi… Sur le toit de cette maison, par exemple, où elle danse la tarentelle comme les jeunes filles de Naples dont parle Lamartine (Graziella).

Capri (1878)
View of Capri (1878)

Nombreuses études et portraits d’elle : fascination pour sa « beauté exotique »… : « Ses yeux, ovales et grands, étaient de cette couleur indécise entre le noir foncé et le bleu de la mer qui adoucit le rayonnement par l’humidité du regard et qui mêle à proportions égales dans des yeux de femmes la tendresse de l’âme avec l’énergie de la passion, teinte céleste que les yeux des femmes de l’Asie et de l’Italie empruntent au feu brûlant de leur jour de flamme et à l’azur serein de leur ciel… » (Lamartine).

Head of a Capri girl (1878)
Rosina (1878)
Rosina aurait été « découverte » par un artiste français (E. Vaux) mais c’est Frank Hyde qui la présente à Sargent. D’elle, celui-ci a aussi fait plusieurs tableaux « à l’antique »… Le « charme » de Rosina tenant beaucoup, pour les peintres européens (qui manifestement « défilent » à Capri à cette période), à son « type gréco-arabe ».

Portrait of Rosina Ferrara (1880)

Elle a par la suite été le modèle de nombreux artistes (et la maîtresse de certains, comme A. Stevens en 1880) jusqu’à George Randolph Barse Jr. (1861–1938) qu’elle épouse à Rome (en 1891) et suit aux Etats-Unis. C’est là qu’elle mourra d’une pneumonie… Son mari se suicidant quelques années plus tard : inversion de la romance de Lamartine.

R. Ferrara & G. R. Barse
 
Parmi les noms de ceux qui ont peint Rosina, je reconnais celui de J. Benner (1836-1906) qui a fait à Capri plusieurs voyages : la Maison de Capri datant de 1881 et le portrait de Rosina probablement de 1906 (?)

Maison à Capri (1881)
Portrait de jeune fille (1906)


De Benner, modeste peintre alsacien, je ne connaissais alors qu’une Salomé (1899) dont je perçois maintenant un air de famille avec "sa" Rosina…

Salomé (1889)
Même association avec la Salomé de Jean-Jacques Henner (1829-1905) qui a également fait plusieurs séjours en Italie : 1859 (Prix de Rome), 1888 et 1891. Sa Salomé datant de 1887.

Heridiade (1887)
Le thème érotique n’est pas absent du reste de l’œuvre (quantitativement immense !) de Sargent : l’histoire de son « bannissement » de Paris. Très en vogue, il recevait beaucoup de commandes de portraits mais c’est lui qui insiste pour faire celui de Mme (Virginie Amélie Avegno) Gautreau. « J'ai grand désir de peindre son portrait et j'ai raison de croire qu'elle le permettra et s'attend à ce que quelqu'un propose un tel hommage à sa beauté. … Vous pouvez lui dire que je suis l'homme d'un prodigieux talent ».

Elle consent finalement à poser et le tableau est proposé pour le Salon des Beaux-Arts de 1884 : scandale. A l’origine, une bretelle de la robe « tombe » : pour apaiser l’affaire, Sargent la remonte sur l’épaule.

Madame X (1884)

A propos du tableau, Judith Gauthier (fille de Théophile) écrit: « Est-ce une femme ? Une chimère, la licorne héraldique cabrée à l'angle de l'écu ? Ou bien l'œuvre de quelque ornemaniste oriental à qui la forme humaine est interdite et qui voulant rappeler la femme, a tracé cette délicieuse arabesque ?...»

Laquelle ?




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