jeudi 7 juillet 2011

Lost in Chaos

Parmi ce que la Maison Rouge présente en ce moment (juin-septembre 2011), autour de l’art contemporain de Winnipeg (Manitoba, Canada), je retiens surtout une installation de Kent Monkman : The Collapsing of Time and Space in an Ever-expanding Universe (2011).
 
The Collapsing...
Imaginez l’intérieur, douillet et bourgeois, de la chambre/salon d’une maison du début du XXe siècle : murs et sols tapissés, fauteuils et chaises style boomtown (un fake du XVIIIe)… Dans une commode, tourne encore un disque sur un gramophone : on ne perçoit plus que le grésillement caractéristique de la fin du sillon, etc. Un personnage, de dos, regarde par la fenêtre. Il porte un long déshabillé, rose et transparent. Comme on ne voit que sa longue chevelure, on peut tout d’abord penser qu’il s’agit d’une femme. Lorsqu’on fait le tour de l’installation, le visage qui apparaît est celui d’un homme pleurant devant la vision, au-delà de la fenêtre, d’un paysage sauvage et édénique.


Dans cette installation se nouent plusieurs obsessions de K. Monkman… Et quelques-uns des thèmes qui traversent toute l’exposition (M. dixit) : la colonisation et la destruction des mondes « premiers » (qui n’en continuent pas moins de hanter le présent), nature vs. culture (il y aurait à dire…), la forteresse du « home », etc.

KM est un descendant Cree. Nombre de ses productions (peintures, vidéos, installations, performances…) mettent en scène son avatar artistique : ce transexuel « natif » qu’il appelle Miss Chief Eagle Testickle… Parfois Mischief Eagle Testickle.
  
Mischief, en anglais :
- Espièglerie, malice ;
- Polisson, canaille ;
- Dégât, dommage.

Dans cette installation, il apparaît non seulement sous l’aspect du mannequin mais également sur la pochette d’un disque, posée à terre. Dans une œuvre précédente, Mischief était déjà présent(e) comme une star de la musique actuelle… Et assez « gay ».


Pour écouter (c’est très « technodance ») : http://kentmonkman.com/works.php?page=installation&start=15

Mischief apparaît encore ici dans le tableau au-delà de la fenêtre : en costume « traditionnel » sur un cheval cabré… Mais avec des bottes à talon aiguille !
Ce tableau est un autre élément important du travail de KM puisque, dans son œuvre peinte, il parodie volontiers les grandes toiles coloniales de George Catlin (1796-1872) ou de Paul Kane (1818-1871) (cf. le livret de la Maison Rouge). Une peinture obsédée, elle-même, par la disparition d’un monde alors en cours (cf. G. Catlin et sa « mission » de témoignage).

Missouri River Above Floyd's Grave, G. Catlin, 1832
Willamette River from a Mountain, P. Kane, 1847

KM reproduit à l'envi ces immenses paysages dans lesquels sont insérées des scènes de genre "native nations" : duck, fish  ou buffalo hunting. Il y introduit à chaque fois une "malice" : son avatar préféré ou quelque(s) personnage(s) du même acabit, dans des scènes toujours très explicitement sexuelles et violentes... Mais clairement comiques : dans l'une de ses toiles, un indien envoie des flèches sur le corps d'un homme blanc attaché à un arbre... St Sébastien de la conquête ? Dans d'autres, c'est un indien qui sodomise un trapper ou un prêtre, ou bien le contraire... Orgies en tout genre. Le viol et le meurtre, anyway, sont un leitmotiv de sa peinture.

Trappers of men, K. Monkman, 2006
Une certaine « vision » de la nature est également (malicieusement, toujours) intégrée dans cette installation par nombre d’animaux « naturalisés » : un castor boulotte la commode, un loup traverse la pièce, un corbeau croasse au-dessus...

La Conquête est un viol, une catastrophe (katabolē) qui a fait perdre tous les repères (frontières) entre le masculin/le féminin, le dedans/le dehors, l''horrible/le risible. Identité incertaine, réversible (invertie ?)... L'homme perdu dans le chaos.


Voir
Le site de KM : http://kentmonkman.com/main.php
Le site de la Maison Rouge : http://www.lamaisonrouge.org/

Note post-commentaire (SPd'O) :
Lire, aussi, le texte de J.-P. Uzel (Université du Québec à Montréal) sur la figure du trickster (le "fripon divin") dans l'art contemporain amérindien (?) ou autochtone (?)... : http://actesbranly.revues.org/241

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