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| J. Gracq, par H. Bellmer |
La plume de J.
Gracq est précise… Incisive, même : elle tranche. Avec un rare esprit de
nuance, cependant. Je connais peu d’écrivains capables, comme lui, de rendre avec
autant d’exactitude le changement des reflets sur la surface de l’eau, la
variation des ombres et lumières dans la forêt sous l’effet du vent dans le
feuillage, etc.
J. Giono,
peut-être ?
Ce dernier
entretient toutefois avec les éléments une familiarité
que l’on ne retrouve guère chez Gracq. La nature, chez lui, conserve une part
d’énigme : une étrangeté qui ne laisse pas d’être inquiétante… Voire hostile.
Ainsi la forêt du Château d’Argol (1939),
par exemple, « triste et sauvage », l’enserre-t-elle « comme les
anneaux d’un serpent » (p. 30). Ses arbres sont « muets et
menaçants » (id.). Elle semble
vouloir dévorer ce(ux) qui s’y trouve(nt) : château, cimetiere, chapelle,
etc. Dans toutes ses fictions, la « nature » est l’instigatrice d’un
complot contre l’humain (la culture ?).
Géographe (normalien,
il a enseigné jusqu’à sa retraite, en 1970, et a même manifesté quelques velléités
de recherche), Gracq sait lire un paysage : nommer les choses, précisément ;
deviner quelles forces invisibles ont imprimé ses plis au relief ;
envisager le travail de sape encore réalisé par les eaux sur une berge ;
saisir la qualité du lien qui unit une végétation au sol qui la nourrit, etc. C’est
peut-être dans le Balcon en forêt (1958),
récit planté dans le décor de la « drôle de guerre », et dans les
méandres ardennais de la Meuse, que cela apparaît le mieux.
C’est en tout
cas là la tension particulière de son écriture : comment souligner la perfection
réalisée d’une chose - son entéléchie - et cependant laisser entrevoir ce qui,
au-delà d’elle-même, en est le principe et la relie, souterrainement, à
d’autres.
Poétique
de la lisière
La frontière est
ainsi la scène commune à tous ses romans. Il s’agit souvent du « rivage »
comme dans le Château et dans Un beau ténébreux
(1945). Entre terre et mer, la limite paraît tangible. Il se produit pourtant toujours
un moment où les éléments, sans se confondre tout à fait, sont pris d’une sorte
de mimétisme. La forêt, alors, se fait océan et le château, « bâtiment » :
« De sorte que le dormeur à son réveil plongeait son regard malgré lui dans le
gouffre des arbres, et pouvait se croire un instant balancé dans un vaisseau
magique au dessus des vagues de la forêt » (Au Château d’Argol).
La même
métamorphose, exactement, opère dans Un balcon en forêt mais, cette
fois, c’est une curieuse « maison forte » (déjà « hybride » :
mi-chalet, mi-blockhaus) qui devient nef :
« On dormait là comme les passagers dans l’embellie des nuits chaudes, sur
le pont encore tendu de ses plages de toile, qui font route vers les mers
grises et tâchent d’oublier que le vent un jour fraîchira » (Un balcon, p. 26).
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| Une des « maisons fortes » de la ligne Maginot |
Dans Le
rivage des Syrtes (1951), comme dans le Balcon, il s’agit
d’une autre frontière : celle qui sépare deux nations et que, en la
circonstance, elles se disputent.
Pour abstraite
qu’elle soit, cette ligne qui court quelque part sur la mer, dans le premier
roman, ou bien dans la forêt, dans le second, est objectivée
(« objectifiée ») de mille façons. Les cartes, également chères au
géographe, les balises et les bornes, les compas et autres instruments de
mesure de l’étendue, les réseaux de barbelés et de chevaux de Frise, les champs
de mine et les lais militaires… sont autant d’objets-frontières qui documentent
cette idée qu’il y a, quelque part, une limite effective qui court entre soi et
l’autre : une limite qui, se cherchant, reste finalement insaisissable.
Petite
phénoménologie de l’attente
Chaque fois, l’« aventure »
veut en outre que son héros soit précisément placé sur cette frontière. Et cette
singulière situation dans l’espace correspond aussi à un
« entre-deux » temporel : un de ses moments de suspension où
l’on cesse d’être ce que l’on a été, sans saisir ce qu’on est en train de
devenir.
Les
« vacances » représentent assez bien cette occasion dans laquelle se
déploie, en quelque sorte, la disponibilité du sujet. Mais dans le Rivage
et le Balcon, encore une fois, il s’agit apparemment d’autre
chose : un homme est « mobilisé » et part pour quelque « front ».
Dans l’attente d’une guerre qui ne vient pas, toutefois, l’homme se
« dé-mobilise » et son séjour guerrier prend finalement l’allure d’un
aimable congé : « Ce qui lui rappelait le mieux l’exaltation dans
laquelle il vivait aux Falizes, et où il lui semblait respirer comme il ne
l’avait jamais fait, c’était plutôt, lorsqu’il était enfant, le débarquement
des vacances dans le grand vent au bord de la plage… » (Un balcon, p.140).
Dans tous les
cas, on observe une sorte de dilatation de l’entre-deux : ouverture d’un
espace dans la frontière, élargissement de l’instant qui se fait durée…
Le symptome le plus remarquable de cette « perte des repères » est
sans doute l’inclination du héros à la rêverie, aux mirages, aux vaines
conjectures, voire à l’hallucination.
Aspects de l’expectative : « Es
war einmal ein lattenzaun mit zwischenraum hindurchzuschaun… » (C.
Morgenstern, 1871-1914).
Individuation
Le jeu des
frontières et des passages, écrit H. Haddad, est ce qui constitue la trame de
la recherche surréaliste : « Tout porte à croire, écrit-il, qu'il
existe un certain point de l'esprit d'où la vie et la mort, le réel et
l'imaginaire, le passé et le futur, le communicable et l'incommunicable, le
haut et le bas, cessent d'être perçus contradictoirement. Or, c'est en vain que
l'on chercherait à l'activité surréaliste un autre mobile que l'espoir de
détermination de ce point. » (Julien Gracq. La Forme d'une vie,
Paris, Éditions Zulma, 2004, p. 131). Proche du surréalisme, Gracq l'a assurément été. Peut-être s’agit-il cependant aussi d’autre
chose : de plus large… Une phénoménologie de l’esprit ?
Gracq donne une
piste dans le Château, son
premier ouvrage, notamment parce qu’on y lit une (très) longue citation de
Hegel : « […] Le spirituel est distingué du naturel, et plus
spécialement de la vie animale, en ce qu’il s’élève à la connaissance de
lui-même et d’un être à lui propre. Cette division doit à son tour s’évanouir
et être absorbée, et l’esprit peut s’ouvrir à nouveau une route victorieuse
vers la paix… » (Au Château, p. 40). Respiration de la conscience
ou mouvement des vagues de l’âme : l’esprit s’ouvre puis se ferme à la
« vie », s’en abstrait puis se fond en elle…
Rejoint le point
de vue de Simmel sur la tragédie de la culture (et la métaphysique de la
mort) : la forme, tout en manifestant la vie, lui échappe… Incapable de la
contenir toute. Incomplétude essentielle au principe de l’individuation :
affirmation de la forme déterminée dans le flux du devenir. Tous les récits de
Gracq connaissent un point d’orgue comparable à celui qui est décrit dans le Château,
quand les personnages risquent leur propre dissolution au terme d’une
nage forcenée. L’instant juste avant la perte de soi est une reprise de
soi : « Au loin une ligne jaune, mince et presque irréelle
marqua la limite d’un élément auquel ils avaient cru si complètement renoncer.
Un charme se brisa. Ils éprouvèrent son appel, il retentit comme le son d’une
cloche d’alarme jusqu’au fond de leurs muscles et de leurs cerveaux. »
D’un livre
l’autre, Gracq tente de saisir, à travers ses
métamorphoses, cette poussée qui « travaille » la forme.
Suite post-commentaire de gbertrand : il faut voir ses "images volées" (comme le dit J. Reverdy)... Qu'il en soit remercié !
http://www.gerard-bertrand.net/rencontres_gracq_balcon.html
Suite post-commentaire de gbertrand : il faut voir ses "images volées" (comme le dit J. Reverdy)... Qu'il en soit remercié !
http://www.gerard-bertrand.net/rencontres_gracq_balcon.html


Prolongeons, si vous le voulez bien, votre illustration de "maison-forte" par une image qui l'intègre dans une des compositions-hommages de la série des 10 Rencontres avec Julien Gracq:
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