samedi 19 novembre 2011

Les "méta-stases" de Julien Gracq


J. Gracq, par H. Bellmer
 La plume de J. Gracq est précise… Incisive, même : elle tranche. Avec un rare esprit de nuance, cependant. Je connais peu d’écrivains capables, comme lui, de rendre avec autant d’exactitude le changement des reflets sur la surface de l’eau, la variation des ombres et lumières dans la forêt sous l’effet du vent dans le feuillage, etc.
J. Giono, peut-être ?
Ce dernier entretient toutefois avec les éléments une familiarité que l’on ne retrouve guère chez Gracq. La nature, chez lui, conserve une part d’énigme : une étrangeté qui ne laisse pas d’être inquiétante… Voire hostile. Ainsi la forêt du Château d’Argol (1939), par exemple, « triste et sauvage », l’enserre-t-elle « comme les anneaux d’un serpent » (p. 30). Ses arbres sont « muets et menaçants » (id.). Elle semble vouloir dévorer ce(ux) qui s’y trouve(nt) : château, cimetiere, chapelle, etc. Dans toutes ses fictions, la « nature » est l’instigatrice d’un complot contre l’humain (la culture ?).
Géographe (normalien, il a enseigné jusqu’à sa retraite, en 1970, et a même manifesté quelques velléités de recherche), Gracq sait lire un paysage : nommer les choses, précisément ; deviner quelles forces invisibles ont imprimé ses plis au relief ; envisager le travail de sape encore réalisé par les eaux sur une berge ; saisir la qualité du lien qui unit une végétation au sol qui la nourrit, etc. C’est peut-être dans le Balcon en forêt (1958), récit planté dans le décor de la « drôle de guerre », et dans les méandres ardennais de la Meuse, que cela apparaît le mieux.
C’est en tout cas là la tension particulière de son écriture : comment souligner la perfection réalisée d’une chose - son entéléchie - et cependant laisser entrevoir ce qui, au-delà d’elle-même, en est le principe et la relie, souterrainement, à d’autres.
Poétique de la lisière
La frontière est ainsi la scène commune à tous ses romans. Il s’agit souvent du « rivage » comme dans le Château et dans Un beau ténébreux (1945). Entre terre et mer, la limite paraît tangible. Il se produit pourtant toujours un moment où les éléments, sans se confondre tout à fait, sont pris d’une sorte de mimétisme. La forêt, alors, se fait océan et le château, « bâtiment » : « De sorte que le dormeur à son réveil plongeait son regard malgré lui dans le gouffre des arbres, et pouvait se croire un instant balancé dans un vaisseau magique au dessus des vagues de la forêt » (Au Château d’Argol).
La même métamorphose, exactement, opère dans Un balcon en forêt mais, cette fois, c’est une curieuse « maison forte » (déjà « hybride » : mi-chalet, mi-blockhaus) qui devient nef : « On dormait là comme les passagers dans l’embellie des nuits chaudes, sur le pont encore tendu de ses plages de toile, qui font route vers les mers grises et tâchent d’oublier que le vent un jour fraîchira » (Un balcon, p. 26).

Une des « maisons fortes » de la ligne Maginot
Dans Le rivage des Syrtes (1951), comme dans le Balcon, il s’agit d’une autre frontière : celle qui sépare deux nations et que, en la circonstance, elles se disputent.
Pour abstraite qu’elle soit, cette ligne qui court quelque part sur la mer, dans le premier roman, ou bien dans la forêt, dans le second, est objectivée (« objectifiée ») de mille façons. Les cartes, également chères au géographe, les balises et les bornes, les compas et autres instruments de mesure de l’étendue, les réseaux de barbelés et de chevaux de Frise, les champs de mine et les lais militaires… sont autant d’objets-frontières qui documentent cette idée qu’il y a, quelque part, une limite effective qui court entre soi et l’autre : une limite qui, se cherchant, reste finalement insaisissable.
Petite phénoménologie de l’attente
Chaque fois, l’« aventure » veut en outre que son héros soit précisément placé sur cette frontière. Et cette singulière situation dans l’espace correspond aussi à un « entre-deux » temporel : un de ses moments de suspension où l’on cesse d’être ce que l’on a été, sans saisir ce qu’on est en train de devenir.
Les « vacances » représentent assez bien cette occasion dans laquelle se déploie, en quelque sorte, la disponibilité du sujet. Mais dans le Rivage et le Balcon, encore une fois, il s’agit apparemment d’autre chose : un homme est « mobilisé » et part pour quelque « front ». Dans l’attente d’une guerre qui ne vient pas, toutefois, l’homme se « dé-mobilise » et son séjour guerrier prend finalement l’allure d’un aimable congé : « Ce qui lui rappelait le mieux l’exaltation dans laquelle il vivait aux Falizes, et où il lui semblait respirer comme il ne l’avait jamais fait, c’était plutôt, lorsqu’il était enfant, le débarquement des vacances dans le grand vent au bord de la plage… » (Un balcon, p.140).
Dans tous les cas, on observe une sorte de dilatation de l’entre-deux : ouverture d’un espace dans la frontière, élargissement de l’instant qui se fait durée… Le symptome le plus remarquable de cette « perte des repères » est sans doute l’inclination du héros à la rêverie, aux mirages, aux vaines conjectures, voire à l’hallucination.
Aspects de l’expectative : « Es war einmal ein lattenzaun mit zwischenraum hindurchzuschaun… » (C. Morgenstern, 1871-1914).
Individuation
Le jeu des frontières et des passages, écrit H. Haddad, est ce qui constitue la trame de la recherche surréaliste : « Tout porte à croire, écrit-il, qu'il existe un certain point de l'esprit d'où la vie et la mort, le réel et l'imaginaire, le passé et le futur, le communicable et l'incommunicable, le haut et le bas, cessent d'être perçus contradictoirement. Or, c'est en vain que l'on chercherait à l'activité surréaliste un autre mobile que l'espoir de détermination de ce point. » (Julien Gracq. La Forme d'une vie, Paris, Éditions Zulma, 2004, p. 131). Proche du surréalisme, Gracq l'a assurément été. Peut-être s’agit-il cependant aussi d’autre chose : de plus large… Une phénoménologie de l’esprit ?
Gracq donne une piste dans le Château, son premier ouvrage, notamment parce qu’on y lit une (très) longue citation de Hegel : « […] Le spirituel est distingué du naturel, et plus spécialement de la vie animale, en ce qu’il s’élève à la connaissance de lui-même et d’un être à lui propre. Cette division doit à son tour s’évanouir et être absorbée, et l’esprit peut s’ouvrir à nouveau une route victorieuse vers la paix… » (Au Château, p. 40). Respiration de la conscience ou mouvement des vagues de l’âme : l’esprit s’ouvre puis se ferme à la « vie », s’en abstrait puis se fond en elle…
Rejoint le point de vue de Simmel sur la tragédie de la culture (et la métaphysique de la mort) : la forme, tout en manifestant la vie, lui échappe… Incapable de la contenir toute. Incomplétude essentielle au principe de l’individuation : affirmation de la forme déterminée dans le flux du devenir. Tous les récits de Gracq connaissent un point d’orgue comparable à celui qui est décrit dans le Château, quand les personnages risquent leur propre dissolution au terme d’une nage forcenée. L’instant juste avant la perte de soi est une reprise de soi : « Au loin une ligne jaune, mince et presque irréelle marqua la limite d’un élément auquel ils avaient cru si complètement renoncer. Un charme se brisa. Ils éprouvèrent son appel, il retentit comme le son d’une cloche d’alarme jusqu’au fond de leurs muscles et de leurs cerveaux. »

D’un livre l’autre, Gracq tente de saisir, à travers ses métamorphoses, cette poussée qui « travaille » la forme.

Suite post-commentaire de gbertrand : il faut voir ses "images volées" (comme le dit J. Reverdy)... Qu'il en soit remercié !
http://www.gerard-bertrand.net/rencontres_gracq_balcon.html

1 commentaire:

  1. Prolongeons, si vous le voulez bien, votre illustration de "maison-forte" par une image qui l'intègre dans une des compositions-hommages de la série des 10 Rencontres avec Julien Gracq:
    http://www.gerard-bertrand.net/rencontres_gracq_balcon.html

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