Le retablito est un des éléments les plus importants, et les plus
significatifs, de la dévotion et de l’art populaire au Mexique. Il s’agit d’une
petite peinture sur bois ou sur métal (lamina)
offerte au Christ, à la Vierge ou à quelque saint(e), en prière ou en
remerciement de son intervention « miraculeuse ». Un dessin illustre
en général la situation pour laquelle un secours est demandé, ou un
remerciement adressé, mais un texte vient aussi, presque toujours, préciser le
nom du donateur et quelques éléments des circonstances qui l’ont conduit à
faire cette offrande.
“acontecio que el dia 20 de diciembre de 1949 a mi niño juanito lo empujaron otros niños cuando rompian la piñata en la posada y se pego en la cabesa con unas piedrotas por lo que implore a la Virgensita de guadalupe que no le pasara nada y en ese momento se levanto y no mas le salio un chipotito por lo que le doy infinitas grasias. maclovio campos cietzalan, puebla."
La tradition des retablitos remonte au xvie siècle et s’est poursuivie jusqu’aux années 60 du xxe. Il est possible qu’elle perdure, ici ou là, mais je n’en ai pas vus dans les églises que j’ai visitées : celles où la ferveur populaire est pourtant la plus vive. Dans la basilique N.-D. de Guadalupe, par exemple, les offrandes comportent aujourd’hui divers objets et, en particulier, toutes sortes de milagritos : de petits objets qui représentent différentes parties du corps ou organes… Etant entendu que ces prières et actions de grâce portent surtout sur des guérisons.
Avec une petite paire d’yeux, on peut lire ce message :
“en el año de 1957 en el pueblo de Santiago cd., el jovencito Jose Gaytlán Rojás de 15 años de edad, justo en el mes de noviembro de ese año, sufrio en acidente, cayendo acido en uno de sus ojos, por lo que su mama, la Sra Encarnacion Rojás Gonzalez, lo trajo en la cd. de Mexico para su curacion, haciendole la promesa à la V(irgen) de G(uadalupe) de traer en ofrenda estos o(b)jetos si el ojo de Jose no se perdia, por lo que esta ofrenda, da testimonio del milagro recibido”.
Le musée de la basilique montre
que les offrandes peuvent en réalité être beaucoup plus diverses, comme les
raisons de les offrir : un militaire, sa médaille ou un galon ; un
sportif, sa récompense ; un élève, son diplôme, etc. Des bijoux, des
jouets d’enfants, aussi. Des photographies, enfin.
Mais la collection du musée
comporte aussi une grande quantité de retablitos
de toutes les époques et de diverses tailles. J’ai même vu une petite maquette
en 3D qui représente une scène de guerre et qui témoigne de l’engagement de l’armée
mexicaine au côté des Etats-Unis contre le Japon. Ce retablito, datant de 1941, comporte également une photographie de
la mère remerciant la Virgen de Guadalupe
de lui avoir rendu son fils. Le facteur, chose rare, a signé son œuvre :
« Jesus Hernandez Davila. Especialista en retablitos, curiosidad, arte,
presentacion ».
La « sincérité » des retablitos a beaucoup inspiré les
grandes stars de la peinture mexicaine moderne, les grands muralistes en
particulier comme Jorge C. Orozco (1883-1949), Diego Rivera (1886-1957) ou David A. Siqueiros (1896-1974). Avec
sa compagne, Rivera a d’ailleurs rassemblé une importante collection de retablitos que l’on peut aujourd’hui
visiter dans la Casa azul à Coyoacan.
Il apparaît toutefois qu’ils avaient une importance toute particulière pour Frida
Kahlo (1907-1954).
Nombre de ses tableaux empruntent
en effet leur style, décor ou motif… Quoique « inversé », comme dans
cette toile qui, loin de représenter un « miracle », témoigne au contraire du
séjour à l’hôpital qu’elle a fait pendant qu'elle était aux Etats-Unis, avec Diego, pour tenter de préserver son bébé (ou soigner les conséquences d'une grossesse interrompue). Comme
une fois déjà par le passé, elle a cependant perdu son « petit
Diego ».
![]() |
| Henry Ford Hospital, 1932 |
En trois autres occasions, au
moins, « la » Frida s’est emparé beaucoup plus explicitement encore de
la forme du retablo pour livrer une
expérience très intime.
Elle a « retouché » ce retablito
qu'elle avait acheté parce que l'"histoire" qu'il raconte, bien sûr, ressemble beaucoup à la sienne : « son » accident (en 1925).
![]() |
Retablo, 1940
|
Comme le montre une petite vidéo (http://www.youtube.com/watch?v=HjEaaPXgoQs),
elle ajouté quelques éléments au retablito
original, pour le faire « sien » : le nom de
« Coyoacan » sur le bus, celui de Tlal(pan) sur le tram, des sourcils
joints sur le front de la victime et, bien sûr, la légende caractéristique des ex votos : « Mr. Guillermo Kahlo et Mme Matilde C. de Kahlo rendent grâce à
la Vierge des Douleurs pour avoir sauvé leur fille, Frida, de l’accident qui a
eu lien en 1925 au coin de Cuahutemotzin et de la Calzada de Tlalpan ».
Une autre fois auparavant, elle
a « interprété » un ex voto
qu’elle s’était procuré lors d’un voyage à Talpa (Jalisco).
L’original représente, dans une scène
très proche, sinon identique, une femme poignardée par son mari (par
jalousie ?) : « M Aragón
da gracias a la Santísima Virgen de Talpa por el milagro que le hizo de haberle
salvado la vida el 3 de octubre de 1934 ». Le site des fans de Frida ajoute
une note se rapportant au fait divers lui-même et au jugement de
l’assassin qui, pour sa défense, aurait dit : « Mais c’était juste quelques petites piques… » (http://www.fridakahlofans.com/c0150.html). L’ex voto original n’est pas moins
cruel que celui de Frida et, en effet, a pu lui inspiré cette sorte de rage : la peinture de cette
œuvre intervient quelques temps après que Frida ait découvert la liaison de
Diego avec Christina, sa sœur…
Dans le musée de la Casa azul, le tableau de Frida et le retable « original » sont accrochés l’un à côté de l’autre.
![]() |
Unos
Cuantos Piquetitos (Apasionadamente enamorado), 1935
|
Une troisième fois, enfin, elle a
réalisé cet autre ex-voto à la demande d'une fervente admiratrice, Luce Clare Booth, à la mémoire d’une de ses amies, Dorothy Hale (1905-1938), qui s’était
suicidée, et à la mère de laquelle elle voulait en offrir une image "vivante". En découvrant l’œuvre de Frida, L. C. Booth a été horrifiée et, bien sûr, l'a gardée... Avant d'en faire don au musée de Phoenix, en Arizona.
![]() |
La dernière année de la vie de
Frida a été celle d’une douleur extrême et, sinon continue, du moins répétée
(amputation, gangrène…). Si les critiques ont parfois souligné que, dans ses
dernières œuvres, sa peinture a été « altérée » par cette souffrance, tout
autant que par les traitements, il ne semble pas que sa « ferveur »
ait diminué : ses ultimes tableaux sont encore des ex-votos.
![]() |
El Marxismo
Dará Salud a los Enfermos, 1954
|
La visite de son atelier dit encore clairement sa souffrance : sa chaise roulante, son corset (celui qu’elle a porté si longtemps après son accident et avec lequel elle se représente plusieurs fois). Jouxtant son atelier, sa « chambre de jour » (recama de dia) avec son lit : celui auquel ses parents avaient ajouté un baldaquin auquel un miroir avait été fixé pour qu’elle puisse peindre allongée, après son accident. Celui-là même dans lequel on l’a portée pour qu’elle assiste à sa première monographie (1953).
Je ne sais pas ce qui m'impressionne le plus : l'intensité de la souffrance, l'incroyable force de résilience ? Ou comment elle habille le désespoir avec la forme, un peu kitsch, de l'espérance ?
Sur les ex-voto du passé et du présent, voir le blog de Catherine-Alice Palagret : http://archeologue.over-blog.com/article-petites-images-naives-les-ex-voto-mexicains-les-recits-peints-l-autre-histoire-99531456.html
Sur les ex-voto du passé et du présent, voir le blog de Catherine-Alice Palagret : http://archeologue.over-blog.com/article-petites-images-naives-les-ex-voto-mexicains-les-recits-peints-l-autre-histoire-99531456.html







Aucun commentaire:
Enregistrer un commentaire