dimanche 20 novembre 2011

Poussières de mémoire


Trois humanités se croisent dans le désert d’Atacama, au nord du Chili : chacune à la recherche d’une origine.
La première traque, dans la lumière des étoiles, la présence d’une matière dont nos os sont faits. L’air est si sec, le ciel si pur, que l’endroit a été élu par la communauté internationale des astrophysiciens comme le lieu idéal pour l’installation d’un vaste complexe de stations d’observation. Toutes les nuits, le regard « télescopique » de chercheurs du monde entier se braque vers le commencement.
Au pied des montagnes, dans la journée, des archéologues suivent les chemins tracés par les  nomades qui, autrefois, sillonnaient le désert. Avant de devenir un des endroits le plus inhospitalier de la planète, le désert était peuplé : les Lickan-antay avaient établis des communautés agricoles et pastorales groupées autour d’« oasis » et commerçaient avec les Changos, sur la côte, les Quechuas, au nord, les Aymaras, à l’est… Précisément au pied de l’observatoire de La Silla, on trouve de nombreuses traces (des pétroglyphes) de peuplement et/ou du passage de caravanes de lamas.

Pétroglyphe de La Silla
Une troisième humanité, enfin, parcourt le désert scrutant la trace de son passé dans la poussière du désert d’Atacama. Il s’agit de femmes (surtout ?) à la recherche de celui – père, frère, mari, ami, amant… – que la dictature a fait « disparaître » en déplaçant secrètement les charniers de ses crimes. Quête têtue d’un passé pulvérisé et silencieuse… Etouffée, même, par l’ombre d’un oubli qui, chaque jour, la dévore un peu plus : la mémoire qui flanche des survivants, le désir d’oubli des autorités chiliennes…
Trois recherches d'un temps perdu qui, par l'infinie délicatesse du réalisateur, sont parfois amenées à s’entrecroiser :
- Un astrophysicien souligne ainsi combien sa (dé)marche est comparable à celle des femmes à ceci près, ajoute-t-il, qu’il peut "dormir tranquille", lui.
- Découvrant que l’on peut détecter le calcium dans la lumière d’un astre, une femme se prend à rêver que, les détournant un instant du ciel, on braque les télescopes vers la terre…
Trois fondations, également, car « l’origine, dit W. Benjamin, bien qu’étant une catégorie tout à fait historique, n’a pourtant rien à voir avec la genèse des choses. L’origine ne désigne pas le devenir de ce qui est né mais bien ce qui est en train de naître dans le devenir et le déclin. L’origine est un tourbillon dans le fleuve du devenir et elle entraîne avec elle la matière de ce qui est en train d’apparaître » (Origine du drame baroque allemand, p. 43).

Quel est ce "manque-à-être" qui, comme une pierre dans le fond de son lit, provoque ce tourbillon à la surface du fleuve ?

Le dvd du documentaire de Patricio Guzman, Nostalgie de la lumière (2010) est sorti cette année (2011).

Voir : j'ai emprunté l'image du pétroglyphe à la page professionnelle de Daniel Cordier, chercheur à Rennes.

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