Je viens de
finir Limonov (2011) d’Emmanuel Carrère et, après m’être
« fait » un autre roman de P. Quignard au début de la semaine (Terrasse
à Rome… La précédente, j’avais déjà « avalé » le dernier
paru : Solidarités mystérieuses), j’ai enchaîné sur Un roman
russe (2007). Dans ces deux bouquins, Carrère cherche, du côté de la
Russie, quelque chose qui touche à son « origine ». Tel est, du
moins, le projet explicite du Roman russe… Car je ne suis pas certain
que quelque chose de cet ordre ait été exprimé, aussi clairement en tout cas, à
propos de Limonov.
Je suis en tout
cas frappé par un passage du Roman russe où il est question de la
personnalité du grand-père (maternel), Georges Zourabichvili, et tout
particulièrement des lettres qu’il écrivait à sa fiancée. EC insiste beaucoup
sur le ressentiment dont, à trente ans, il lui faisait part : il se voit
comme un « déchet, un homme perdu, et perdu pas seulement à cause de la
malchance qui l’empêche de trouver dans la société une place digne de lui, mais
aussi parce qu’il y a en lui quelque chose de malade, de pourri […] » (p.
96). Je reconnais là quelques-uns des accents avec lesquels EC dépeint aussi un
trait du caractère d’Edouard Veniaminovitch Savenko : celui de
l’humiliation et de la frustration. Toute sa vie, celui qui va devenir Limonov,
le poète, l’écrivain, le leader politique, sera hanté par l’échec de
ressembler à ses parents, simples petits fonctionnaires soviétiques… Des
« ratés ».
Dans Un roman russe, l’auteur décrit
les réserves avec lesquelles sa propre mère envisage les recherches qu’il
entreprend sur son passé. Un lourd secret pèse en effet sur la disparition de
G. Zourabichvili… Secret scellé par le deni de sa fille. « A la
libération, écrit EC, des inconnus sont venus le chercher chez lui et l’ont
emmené. On n’a jamais retrouvé son corps. Il n’a jamais été déclaré mort. Aucun
tombe ne porte son nom » (p. 70). EC développe quelques-uns des
« faits de collaboration » qui auraient pu valoir à Zourabichvili sa
« disparition ». Il n’est pas impossible que ce secret de famille
soit également évoqué dans Limonov. Peu importe, les deux personnages se
rejoignent en tout cas aussi par le côté discutable de leurs engagements
politiques.
A la fin du
passage du Roman russe où il souligne cruellement le sentiment de
frustration de son aïeul, EC ajoute que son grand-père « aurait surtout
voulu être respecté. Important. Visible. Exister aux yeux d’autrui. Ne pas être
perçu comme un raté […] » (p. 97). Outre que le « raté » vient
encore « faire écho » à la grande obsession de Limonov, il m’apparaît
c’est aussi de lui-même que l’auteur est alors en train de parler.
Dans un chapitre
précédent, il évoque les complications qu’il introduit dans ses relations avec
la femme qu’il aime pourtant, Sophie. Il lui reproche, en gros, de ne pas avoir
une position sociale « à la hauteur » et avoue que sa femme « se
dévalue » à ses yeux quand elle doit avouer, devant le cercle de ses amis
artistes, une profession qui révèle combien elle reste « soumise à la loi
de la nécessité » (p. 81). Quand cela se produit, il perçoit la honte
de sa femme (qui devient « agressive ») et la gêne de ses amis...
S’il la partage, c’est que, précise-t-il, « il dépend si cruellement du
regard d’autrui » (p. 81). On se demande si ce qu’il a aimé chez elle,
tout d’abord, n’est pas le seul fait qu’elle ait pu être désirée par
d’autres : « j’aime qu’on m’envie parce que c’est moi qu’elle
aime » (p. 78).
L’importance
qu’a pour lui le regard d’autrui est un leitmotiv qui traverse aussi Limonov :
il ironise souvent sur sa propre tendance à l’aboulie voire à l’indécision
(« avec moi, en politique, dit-il par exemple, c’est souvent le dernier
qui a parlé qui a raison »). On y lit aussi le même
« complexe amoureux » lorsque Limonov veut Elena parce qu’elle
sera la femme que tout le monde lui enviera : « Ils sont tous
amoureux d’elle, mais c’est lui qu’elle aime […]. Il a gagné. Tout le monde
l’envie » (p.128). Peu après leur émigration aux Etats-Unis, Limonov voit
cependant pâlir, à ses yeux, la beauté de sa femme parce qu’elle n’est
pas aussi évidente dans le regard des autres. Outre que sa
« joliesse » lui apparaît alors « gauche et provinciale »,
on peut aussi deviner en elle une « ratée » en devenir : une
« would-be mannequin que se tape des photographes de troisième zone
et qui n’y arrivera jamais » (p. 157).
![]() |
| E. Limonov |
Il y aurait sans
doute beaucoup à dire sur les liens, plus ou moins perceptibles, qui se tissent
entre ces deux ouvrages, voire avec d’autres (intertextualité). EC fait non
seulement allusion à d’autres de ses bouquins, dans ces deux-là, mais également
aux ouvrages de sa propre mère. Il se trouve que, par le hasard de mes choix,
mon parcours des textes d’EC « croise » aussi curieusement celui de
ma lecture de ouvrages de P. Quignard.
Ce qui
m’intéresse le plus tient dans le jeu des masques qui, dans chacun d’eux et
d’un ouvrage l’autre, tissent de « mystérieuses solidarités » entre
leurs personnages : le narrateur (l’auteur lui-même ?), le grand-père
Zourabichvili, Limonov, Sophie, Elena, etc. Ce dernier semble poursuivre
l’enquête menée par EC sur son grand-père… Qui le reconduit à soi : le
« masque de son propre désir, qu’il prête cependant à d’autres »,
dirait Lacan, je crois… Je ne sais plus où. Trois masques pour une seule ombre…
Peut-être plusieurs, fondues dans l’obscur : rendues indiscernables. A la
fin du Roman russe, dans une lettre qu’il adresse à sa mère, EC
s’explique très clairement sur ce projet, par l’écriture, de mettre au jour une
ombre qui le hante et hante tous les siens.
Je me rappelle
maintenant cet extrait du (un des) dernier(s) poème(s) de Desnos :
« J’ai tant révé de toi que mes bras habitués en étreignant ton ombre à se
croiser sur ma poitrine, ne plieraient pas aux contours de ton corps,
peut-être. Et que devant l’apparence réelle de ce qui me hante et me gouverne,
je deviendrais une ombre, sans doute » (c’est moi qui souligne).
Dernier
royaume est une série de six ouvrages de P. Quignard, paru entre 2002 et
2009, qui traite précisément des ombres qui « nous hantent et nous
gouvernent ». Son dernier roman (2011), Solidarités mystérieuses,
s’inscrit encore pleinement dans cette suite. Il y est question d’une femme qui
revient dans le pays de son enfance, en Bretagne, pendant laquelle se sont
jouées plusieurs tragédies : non seulement la mort de ses parents mais
aussi l’amour d’un homme qui détermine ses mouvements, jusqu’à la fin de sa
vie. Mise en branle par ce qu’elle croit savoir et ignore, elle parcourt
inlassablement la côte de ses longues jambes. De plus en plus ombre, errant sur
la lande. D’autres fois, instable, elle semble « emportée »
(« possédée ») par un élan qui la dépasse. Imprévisible. Mais le
récit de PQ n’est pas, comme ceux d’EC, une « enquête » : il
expose, seulement, les liens étranges qui nous attirent les uns vers les
autres, et/ou nous repoussent les uns des autres : qui nous
« gouvernent » secrètement.
C’est par
hasard, pour combler un manque de lecture, que j’ai acheté cette semaine cet
autre roman de PQ : Terrasse à Rome… Le seul ouvrage de cet auteur
disponible dans la librairie de Quimperlé. Dans lequel je
lis (prémisses de La nuit sexuelle) : « Il y a une nuit
irrésistible au fond de l’homme. Chaque soir les femmes et les hommes
s’endorment. Ils sombrent en elle comme si les ténèbres étaient un souvenir.
C’est un souvenir » (p. 66).
Et moi, tentant de discerner, dans ma propre obscurité, les ombres qui donnent tant que consistance à celles que je lis. Ecrire/lire : se souvenir.
Et moi, tentant de discerner, dans ma propre obscurité, les ombres qui donnent tant que consistance à celles que je lis. Ecrire/lire : se souvenir.



Un sou(de)venir .... (?)
RépondreSupprimer