vendredi 13 janvier 2012

Hantises


Je viens de finir Limonov (2011) d’Emmanuel Carrère et, après m’être « fait » un autre roman de P. Quignard au début de la semaine (Terrasse à Rome… La précédente, j’avais déjà « avalé » le dernier paru : Solidarités mystérieuses), j’ai enchaîné sur Un roman russe (2007). Dans ces deux bouquins, Carrère cherche, du côté de la Russie, quelque chose qui touche à son « origine ». Tel est, du moins, le projet explicite du Roman russe… Car je ne suis pas certain que quelque chose de cet ordre ait été exprimé, aussi clairement en tout cas, à propos de Limonov.
Je suis en tout cas frappé par un passage du Roman russe où il est question de la personnalité du grand-père (maternel), Georges Zourabichvili, et tout particulièrement des lettres qu’il écrivait à sa fiancée. EC insiste beaucoup sur le ressentiment dont, à trente ans, il lui faisait part : il se voit comme un « déchet, un homme perdu, et perdu pas seulement à cause de la malchance qui l’empêche de trouver dans la société une place digne de lui, mais aussi parce qu’il y a en lui quelque chose de malade, de pourri […] » (p. 96). Je reconnais là quelques-uns des accents avec lesquels EC dépeint aussi un trait du caractère d’Edouard Veniaminovitch Savenko : celui de l’humiliation et de la frustration. Toute sa vie, celui qui va devenir Limonov, le poète, l’écrivain, le leader politique, sera hanté par l’échec de ressembler à ses parents, simples petits fonctionnaires soviétiques… Des « ratés ».
Dans Un roman russe, l’auteur décrit les réserves avec lesquelles sa propre mère envisage les recherches qu’il entreprend sur son passé. Un lourd secret pèse en effet sur la disparition de G. Zourabichvili… Secret scellé par le deni de sa fille. « A la libération, écrit EC, des inconnus sont venus le chercher chez lui et l’ont emmené. On n’a jamais retrouvé son corps. Il n’a jamais été déclaré mort. Aucun tombe ne porte son nom » (p. 70). EC développe quelques-uns des « faits de collaboration » qui auraient pu valoir à Zourabichvili sa « disparition ». Il n’est pas impossible que ce secret de famille soit également évoqué dans Limonov. Peu importe, les deux personnages se rejoignent en tout cas aussi par le côté discutable de leurs engagements politiques.
A la fin du passage du Roman russe où il souligne cruellement le sentiment de frustration de son aïeul, EC ajoute que son grand-père « aurait surtout voulu être respecté. Important. Visible. Exister aux yeux d’autrui. Ne pas être perçu comme un raté […] » (p. 97). Outre que le « raté » vient encore « faire écho » à la grande obsession de Limonov, il m’apparaît c’est aussi de lui-même que l’auteur est alors en train de parler.
Dans un chapitre précédent, il évoque les complications qu’il introduit dans ses relations avec la femme qu’il aime pourtant, Sophie. Il lui reproche, en gros, de ne pas avoir une position sociale « à la hauteur » et avoue que sa femme « se dévalue » à ses yeux quand elle doit avouer, devant le cercle de ses amis artistes, une profession qui révèle combien elle reste « soumise à la loi de la nécessité » (p. 81). Quand cela se produit, il perçoit la honte de sa femme (qui devient « agressive ») et la gêne de ses amis... S’il la partage, c’est que, précise-t-il, « il dépend si cruellement du regard d’autrui » (p. 81). On se demande si ce qu’il a aimé chez elle, tout d’abord, n’est pas le seul fait qu’elle ait pu être désirée par d’autres : « j’aime qu’on m’envie parce que c’est moi qu’elle aime » (p. 78).
L’importance qu’a pour lui le regard d’autrui est un leitmotiv qui traverse aussi Limonov : il ironise souvent sur sa propre tendance à l’aboulie voire à l’indécision (« avec moi, en politique, dit-il par exemple, c’est souvent le dernier qui a parlé qui a raison »). On y lit aussi le même « complexe amoureux » lorsque Limonov veut Elena parce qu’elle sera la femme que tout le monde lui enviera : « Ils sont tous amoureux d’elle, mais c’est lui qu’elle aime […]. Il a gagné. Tout le monde l’envie » (p.128). Peu après leur émigration aux Etats-Unis, Limonov voit cependant pâlir, à ses yeux, la beauté de sa femme parce qu’elle n’est pas aussi évidente dans le regard des autres. Outre que sa « joliesse » lui apparaît alors « gauche et provinciale », on peut aussi deviner en elle une « ratée » en devenir : une « would-be mannequin que se tape des photographes de troisième zone et qui n’y arrivera jamais » (p. 157).

E. Limonov
 Il y aurait sans doute beaucoup à dire sur les liens, plus ou moins perceptibles, qui se tissent entre ces deux ouvrages, voire avec d’autres (intertextualité). EC fait non seulement allusion à d’autres de ses bouquins, dans ces deux-là, mais également aux ouvrages de sa propre mère. Il se trouve que, par le hasard de mes choix, mon parcours des textes d’EC « croise » aussi curieusement celui de ma lecture de ouvrages de P. Quignard.
Ce qui m’intéresse le plus tient dans le jeu des masques qui, dans chacun d’eux et d’un ouvrage l’autre, tissent de « mystérieuses solidarités » entre leurs personnages : le narrateur (l’auteur lui-même ?), le grand-père Zourabichvili, Limonov, Sophie, Elena, etc. Ce dernier semble poursuivre l’enquête menée par EC sur son grand-père… Qui le reconduit à soi : le « masque de son propre désir, qu’il prête cependant à d’autres », dirait Lacan, je crois… Je ne sais plus où. Trois masques pour une seule ombre… Peut-être plusieurs, fondues dans l’obscur : rendues indiscernables. A la fin du Roman russe, dans une lettre qu’il adresse à sa mère, EC s’explique très clairement sur ce projet, par l’écriture, de mettre au jour une ombre qui le hante et hante tous les siens.

Je me rappelle maintenant cet extrait du (un des) dernier(s) poème(s) de Desnos : « J’ai tant révé de toi que mes bras habitués en étreignant ton ombre à se croiser sur ma poitrine, ne plieraient pas aux contours de ton corps, peut-être. Et que devant l’apparence réelle de ce qui me hante et me gouverne, je deviendrais une ombre, sans doute » (c’est moi qui souligne).

Dernier royaume est une série de six ouvrages de P. Quignard, paru entre 2002 et 2009, qui traite précisément des ombres qui « nous hantent et nous gouvernent ». Son dernier roman (2011), Solidarités mystérieuses, s’inscrit encore pleinement dans cette suite. Il y est question d’une femme qui revient dans le pays de son enfance, en Bretagne, pendant laquelle se sont jouées plusieurs tragédies : non seulement la mort de ses parents mais aussi l’amour d’un homme qui détermine ses mouvements, jusqu’à la fin de sa vie. Mise en branle par ce qu’elle croit savoir et ignore, elle parcourt inlassablement la côte de ses longues jambes. De plus en plus ombre, errant sur la lande. D’autres fois, instable, elle semble « emportée » (« possédée ») par un élan qui la dépasse. Imprévisible. Mais le récit de PQ n’est pas, comme ceux d’EC, une « enquête » : il expose, seulement, les liens étranges qui nous attirent les uns vers les autres, et/ou nous repoussent les uns des autres : qui nous « gouvernent » secrètement.
C’est par hasard, pour combler un manque de lecture, que j’ai acheté cette semaine cet autre roman de PQ : Terrasse à Rome… Le seul ouvrage de cet auteur disponible dans la librairie de Quimperlé. Dans lequel je lis (prémisses de La nuit sexuelle) : « Il y a une nuit irrésistible au fond de l’homme. Chaque soir les femmes et les hommes s’endorment. Ils sombrent en elle comme si les ténèbres étaient un souvenir. C’est un souvenir » (p. 66). 


Et moi, tentant de discerner, dans ma propre obscurité, les ombres qui donnent tant que consistance à celles que je lis. Ecrire/lire : se souvenir.

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