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| Departures, de Yojiro Takita (2008) |
« Age
indifférent. Salaire avantageux. Horaires très réduits. CDI. Aucune expérience
nécessaire. Agence NK : aide aux voyages ». C’est parce qu’il répond
à cette offre d’emploi alléchante que la vie de Daïgo bascule.
Daïgo vient de
perdre l’emploi de violoncelliste qu’il avait eu tant de peine à obtenir :
son orchestre est dissout. Il faut être réaliste et les chances d’en trouver un
autre sont plutôt minces, pense-t-il. Or la vie à Tokyo est chère et Daïgo
vient de se marier avec Mika. Pas le choix : il faut réduire les frais et
trouver un boulot, n’importe lequel, vite. Il décide de retourner dans sa ville
natale, Yamagata, occuper la maison que sa mère lui a léguée, et d’accepter le
premier job qui se présentera. C’est donc cette annonce qu’il découvre en
premier… Ce sera la seule, en vérité.
Lors du très
bref entretien qu’il lui accorde, le patron ne lui cache pas longtemps que, si
l’agence s’occupe en effet de « voyage », il ne s’agit que du dernier
que font les humains : le job consiste à « mettre en bière » les
défunts. Le fil conducteur du film consiste alors à traiter les difficultés à
accepter « ça » : ce métier, la mort… Les siennes, tout
d’abord : Daïgo est horrifié, dégoûté et honteux… Il essaie en particulier
de cacher sa nouvelle « profession » à sa femme. Celles des autres,
ensuite : quand Mika découvre la nouvelle « raison sociale » de
son mari, elle lui fait une scène, lui sort qu’il est désormais « impur »
et lui impose un terrible chantage : c’est elle ou le boulot. Celles des
gens qu’il y retrouve dans sa ville natale, enfin : un ami d’enfance lui
conseille de trouver un emploi « honorable ». Daïgo, pourtant, non
seulement s’y fait mais, mieux, finit par comprendre le vrai sens, s’il en est,
de ces gestes rituels qu’il accomplit désormais avec le souci de cette
perfection que les Japonais savent cultiver jusqu’au raffinement.
Je trouve ce
film fascinant et magnifique. Tout d’abord parce que, c’est ce que j’aime au
fond dans les histoires racontées (au cinéma, au théâtre…), celle-ci nous fait
passer, avec une tendresse infinie, du rire aux larmes… Et réciproquement. Les
maladresses de Daïgo et ses résistances initiales sont rien moins que
comiques. Le patron de l’agence, dans son impassibilité (mais aussi, pourtant,
sa gourmandise !) est impayable, etc. Mais il y a aussi autre chose… Qui
tourne autour de l’idée de forme.
La forme du vide
La « mise
en bière » est une étape intermédiaire qui intervient entre le décès et
l’incinération. Le film raconte que, « avant » (?), le rite de
préparation des corps était pris en charge par les familles mais que, plus
récemment (?), ce sont des agences spécialisées qui le perpétuent. Il comprend,
grosso modo, trois volets : le
corps est lavé ; puis habillé avec le vêtement de son dernier
« voyage » (死装束 shinishōzoku ou « habit pour le voyage vers
l’éternité » : un kimono traditionnel) ; éventuellement, maquillé.
Il est accompli avec un soin formel, dans le geste, qui confine à ce que les
Japonais appellent un kata. Le mot
désigne, dans les arts martiaux, une séquence de gestes qui doit être répétée
jusqu’à atteindre une sorte de perfection par laquelle se réalise le vide (Mu, voir le dictionnaire de Kanji : http://kanji.free.fr/kanji.php?unicode=7121).
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| Kanji "Mu" |
Le Hagakure, le livre des bushi, traite de cette pratique (dans le
contexte du iaidô : la voie du
sabre) mais on peut également se reporter au joli traité de E.
Herrigel (1884-1955) sur le kyûdô
: L’art chevaleresque du tir à l’arc.
Littéralement, le mot kata renvoie généralement
à trois kanji :
Ce dernier idéogramme a également
le sens de « trace laissée »,
« loi », « habitude »... A bien des égards,
il est très proche de ce que les Grecs appelaient σχῆμα (skhễma) : la forme qui rend manifeste, ou apparent, quelque chose ; une
manière d’être… Qui exerce une force prégnante (comme la « loi »). Mais le kata,
forme pure, ne révèle à proprement
parler rien d’autre que le rien à travers elle-même. Elle désigne donc quelque chose qui est très
proche de ce que le théologien R. Guardini (1885-1968) dit de la liturgie : « zwecklos aber doch sinnvoll »…Vide de sens mais plein de sens.
L’efficacité de la forme
En l’occurrence, le respect de la
forme se présente comme une manière de toucher le corps du cadavre : le
caresser, le déshabiller et l’habiller sans rien laisser voir, lui rendre
figure humaine… Le comédien (qui aurait aussi joué un rôle déterminant dans le
projet initial du film) se serait beaucoup entraîné pour parvenir à imiter, au
moins, la perfection dans ces gestes. Les scènes montrant la réalisation du
rituel sont particulièrement réussies. L’achèvement du maquillage est,
semble-t-il, spécialement mis en exergue dans le film : une fois réalisé,
c’est comme si l’entourage du défunt « reconnaissaient » enfin celui
qu’avait été le mort… Et le nomment, en libérant leur émotion.
La forme est une pratique qui conduit
à la reconnaissance de l’autre… Et de soi. Elle est comme un miroir dont un
maître du Tao disait qu’« il ne saisit rien mais ne repousse rien. Il
reçoit mais ne conserve pas » (j’emprunte la citation à R. Barthes, dans L’empire des signes). Mieux : elle
délimite l’espace éphémère d’une reconnaissance partagée. C’est peut-être là le
terme du cheminement qu’effectue Daïgo lui-même.
Son père l’ayant abandonné quand il
était enfant, il refuse depuis lors d’envisager de le revoir. Dans sa mémoire,
même, son visage s’est effacé. Occupant l’ancienne maison de sa mère, à
Yamagata, il reçoit toutefois un télégramme annonçant le décès de son père. Il
hésite à se rendre à ses obsèques et, plus encore, à y jouer quelque rôle que
ce soit. Mika parvient cependant à le convaincre d’y aller et lui, voyant la
désinvolture avec laquelle les croque-morts traitent la dépouille de son père, se
décide finalement à pratiquer lui-même la mise en bière. En caressant le visage
de son père, et en faisant ce qu’il faut pour lui rendre « figure
humaine », Daïgo le reconnaît : son visage lui revient aussi dans sa
mémoire.
Un souvenir s’impose plus que les
autres : celui où il a échangé, avec son père, quand il était enfant, des
cailloux qu’ils avaient ramassés, ensemble, dans le lit de la rivière qui passe
près de chez eux. Avant qu’ils utilisent d’autres moyens, plus explicites, les
Japonais échangeaient en eux des cailloux : leurs forme, aspect, couleur,
grain, etc. donnaient lieu à une interprétation au terme de laquelle se
manifestait un message se rapportant à l’état de celui qui l’avait donné.
La forme de la pierre… Vide de sens
mais pleine de sens.
Pour suivre...
Le film a obtenu l'Oscar du meilleur film étranger en 2009 ; le dvd de Departures est sorti.
Voir la bande-annonce : http://www.dailymotion.com/video/x97kr2_departures-bande-annonce-vost-fr_shortfilms
Pour suivre...
Le film a obtenu l'Oscar du meilleur film étranger en 2009 ; le dvd de Departures est sorti.
Voir la bande-annonce : http://www.dailymotion.com/video/x97kr2_departures-bande-annonce-vost-fr_shortfilms


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