dimanche 26 février 2012

Eloge de la forme

Departures, de Yojiro Takita (2008)
« Age indifférent. Salaire avantageux. Horaires très réduits. CDI. Aucune expérience nécessaire. Agence NK : aide aux voyages ». C’est parce qu’il répond à cette offre d’emploi alléchante que la vie de Daïgo bascule.
Daïgo vient de perdre l’emploi de violoncelliste qu’il avait eu tant de peine à obtenir : son orchestre est dissout. Il faut être réaliste et les chances d’en trouver un autre sont plutôt minces, pense-t-il. Or la vie à Tokyo est chère et Daïgo vient de se marier avec Mika. Pas le choix : il faut réduire les frais et trouver un boulot, n’importe lequel, vite. Il décide de retourner dans sa ville natale, Yamagata, occuper la maison que sa mère lui a léguée, et d’accepter le premier job qui se présentera. C’est donc cette annonce qu’il découvre en premier… Ce sera la seule, en vérité.
Lors du très bref entretien qu’il lui accorde, le patron ne lui cache pas longtemps que, si l’agence s’occupe en effet de « voyage », il ne s’agit que du dernier que font les humains : le job consiste à « mettre en bière » les défunts. Le fil conducteur du film consiste alors à traiter les difficultés à accepter « ça » : ce métier, la mort… Les siennes, tout d’abord : Daïgo est horrifié, dégoûté et honteux… Il essaie en particulier de cacher sa nouvelle « profession » à sa femme. Celles des autres, ensuite : quand Mika découvre la nouvelle « raison sociale » de son mari, elle lui fait une scène, lui sort qu’il est désormais « impur » et lui impose un terrible chantage : c’est elle ou le boulot. Celles des gens qu’il y retrouve dans sa ville natale, enfin : un ami d’enfance lui conseille de trouver un emploi « honorable ». Daïgo, pourtant, non seulement s’y fait mais, mieux, finit par comprendre le vrai sens, s’il en est, de ces gestes rituels qu’il accomplit désormais avec le souci de cette perfection que les Japonais savent cultiver jusqu’au raffinement.
Je trouve ce film fascinant et magnifique. Tout d’abord parce que, c’est ce que j’aime au fond dans les histoires racontées (au cinéma, au théâtre…), celle-ci nous fait passer, avec une tendresse infinie, du rire aux larmes… Et réciproquement. Les maladresses de Daïgo et ses résistances initiales sont rien moins que comiques. Le patron de l’agence, dans son impassibilité (mais aussi, pourtant, sa gourmandise !) est impayable, etc. Mais il y a aussi autre chose… Qui tourne autour de l’idée de forme.
La forme du vide
La « mise en bière » est une étape intermédiaire qui intervient entre le décès et l’incinération. Le film raconte que, « avant » (?), le rite de préparation des corps était pris en charge par les familles mais que, plus récemment (?), ce sont des agences spécialisées qui le perpétuent. Il comprend, grosso modo, trois volets : le corps est lavé ; puis habillé avec le vêtement de son dernier « voyage » (死装束 shinishōzoku ou « habit pour le voyage vers l’éternité » : un kimono  traditionnel) ; éventuellement, maquillé. Il est accompli avec un soin formel, dans le geste, qui confine à ce que les Japonais appellent un kata. Le mot désigne, dans les arts martiaux, une séquence de gestes qui doit être répétée jusqu’à atteindre une sorte de perfection par laquelle se réalise le vide (Mu, voir le dictionnaire de Kanji : http://kanji.free.fr/kanji.php?unicode=7121).
Kanji "Mu"
Le Hagakure, le livre des bushi, traite de cette pratique (dans le contexte du iaidô : la voie du sabre) mais on peut également se reporter au joli traité de E. Herrigel (1884-1955) sur le kyûdô : L’art chevaleresque du tir à l’arc. Littéralement, le mot kata renvoie généralement à trois kanji :
  •  : façon, manière d’être (personne)
  •  : forme
  •  : forme, modèle, type (idéal)
Ce dernier idéogramme a également le sens de « trace laissée », « loi », « habitude »... A bien des égards, il est très proche de ce que les Grecs appelaient σχῆμα (skhễma) : la forme qui rend manifeste, ou apparent, quelque chose ; une manière d’être… Qui exerce une force prégnante (comme la « loi »). Mais le kata, forme pure, ne révèle à proprement parler rien d’autre que le rien à travers elle-même.  Elle désigne donc quelque chose qui est très proche de ce que le théologien R. Guardini (1885-1968) dit de la liturgie : « zwecklos aber doch sinnvoll »…Vide de sens mais plein de sens.
L’efficacité de la forme
En l’occurrence, le respect de la forme se présente comme une manière de toucher le corps du cadavre : le caresser, le déshabiller et l’habiller sans rien laisser voir, lui rendre figure humaine… Le comédien (qui aurait aussi joué un rôle déterminant dans le projet initial du film) se serait beaucoup entraîné pour parvenir à imiter, au moins, la perfection dans ces gestes. Les scènes montrant la réalisation du rituel sont particulièrement réussies. L’achèvement du maquillage est, semble-t-il, spécialement mis en exergue dans le film : une fois réalisé, c’est comme si l’entourage du défunt « reconnaissaient » enfin celui qu’avait été le mort… Et le nomment, en libérant leur émotion.
La forme est une pratique qui conduit à la reconnaissance de l’autre… Et de soi. Elle est comme un miroir dont un maître du Tao disait qu’« il ne saisit rien mais ne repousse rien. Il reçoit mais ne conserve pas » (j’emprunte la citation à R. Barthes, dans L’empire des signes). Mieux : elle délimite l’espace éphémère d’une reconnaissance partagée. C’est peut-être là le terme du cheminement qu’effectue Daïgo lui-même.
Son père l’ayant abandonné quand il était enfant, il refuse depuis lors d’envisager de le revoir. Dans sa mémoire, même, son visage s’est effacé. Occupant l’ancienne maison de sa mère, à Yamagata, il reçoit toutefois un télégramme annonçant le décès de son père. Il hésite à se rendre à ses obsèques et, plus encore, à y jouer quelque rôle que ce soit. Mika parvient cependant à le convaincre d’y aller et lui, voyant la désinvolture avec laquelle les croque-morts traitent la dépouille de son père, se décide finalement à pratiquer lui-même la mise en bière. En caressant le visage de son père, et en faisant ce qu’il faut pour lui rendre « figure humaine », Daïgo le reconnaît : son visage lui revient aussi dans sa mémoire.
Un souvenir s’impose plus que les autres : celui où il a échangé, avec son père, quand il était enfant, des cailloux qu’ils avaient ramassés, ensemble, dans le lit de la rivière qui passe près de chez eux. Avant qu’ils utilisent d’autres moyens, plus explicites, les Japonais échangeaient en eux des cailloux : leurs forme, aspect, couleur, grain, etc. donnaient lieu à une interprétation au terme de laquelle se manifestait un message se rapportant à l’état de celui qui l’avait donné.
La forme de la pierre… Vide de sens mais pleine de sens.

Pour suivre...
Le film a obtenu l'Oscar du meilleur film étranger en 2009 ; le dvd de Departures est sorti.
Voir la bande-annonce : http://www.dailymotion.com/video/x97kr2_departures-bande-annonce-vost-fr_shortfilms

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