jeudi 12 avril 2012

Le double du spectacteur

Memories of murder, de Bong Joon-Ho, 2003.
La fin du film consiste en un long plan pendant lequel l’ex-détective Park Doo-man fixe la caméra, immobile. Revenant sur les lieux d’un crime sur lequel il a enquêté, jadis, il rencontre une petite fille qui décrit l’assassin (il ne peut s’agir que de lui !) qui, précisément, vient également de passer par là quelques jours avant lui : un homme quelconque, banal, a-t-elle laissé entendre. Ce pourrait alors être n’importe qui : n’importe lequel des spectateurs du film que, au cours de ce dernier plan séquence, l’ancien détective semble examiner.
Quand il était flic, Park se vantait déjà d’avoir le don de reconnaître, rien qu’en fixant le regard de celui à qui il s’adressait, s’il était ou non coupable. On l’a vu plusieurs fois à l’œuvre, sans jamais avoir la preuve de l’effectivité de ce don. Même après qu’il a abandonné la carrière policière, il scrute encore de cette façon le regard de son fils pour y lire la vérité qu’il tente maladroitement de dissimuler. Park croit donc toujours en son pauvre talent : c’est pourquoi il « nous » fixe de cette manière, comme si l’un d’entre « nous » pouvait être le coupable.
Une vingtaine d’années auparavant, Park a merdé : il a enquêté sur une série de meurtres sans parvenir à les résoudre. Il n’est pas le seul, d’ailleurs, car c’est toute la chaîne policière qui a échoué : y compris les experts venus de Séoul renforcer l’équipe de « bras cassés » qui composaient alors le personnel du commissariat local. Le fiasco est collectif, donc. Mais Park en est resté affecté, singulièrement. Suffisamment pour revenir sur les lieux du premier crime, en tout cas, vingt ans plus tard. Cette affaire, il est vrai, a été pour lui un tournant : l’épreuve d’une tension particulièrement aigüe qui ne s’est jamais résolue. Et c’est peut-être bien là tout le drame de la Corée contemporaine. Mais si je vois le film, aujourd’hui, et si le personnage me scrute ainsi, c’est qu’il s’agit aussi d’autre chose.
Première lecture : l’enquête.
Des meurtres sont commis dans une petite ville, près de Séoul, et la police se montre impuissante à recueillir des indices et à remonter la trace du tueur.  Sous cet angle, le film est bien davantage une parodie qu’un véritable polar… Du moins jusqu’à la clôture de l’enquête quand le ton franchement comique s’efface devant le drame.
Dans les années 80, en Corée, à la campagne du moins, on ne sait pas encore bien ce qu’est une « scène de crime ». Même si Park essaie de protéger les indices (comme il l’a vu faire dans des films ou des séries américains), tout le monde s’en moque et, il faut le reconnaître, il ne met pas longtemps à baisser les bras lui aussi… Voire à ne retenir des techniques modernes de l’enquête que ce qu’il faut pour fabriquer des preuves quand il est convaincu, à sa manière, de la culpabilité d’un suspect. A cette époque, ce sont encore les aveux qui comptent… Aveux que l’on obtient par tous les moyens : la baffe étant, semble-t-il, d’un usage assez fréquent. Si lui-même répugne à frapper, il a un adjoint assez excité qui affectionne par-dessus tout donner de copieux coups de lattes à tout ce qui présente le début d’un comportement suspect. Mais c’est justement après une bavure particulièrement retentissante, à cet égard, que débarquent de Séoul quelques enquêteurs criminels plus chevronnés pour donner un coup de main à nos amateurs.
Le détective Seo Tae-yoon, en particulier, donne des complexes à Park qui, en comparaison, fait figure de beauf dégénéré. Seo incarne en effet la droiture et la rationalité moderne : il enquête vraiment, cherche des indices, essaie de les recouper, respecte la procédure et le droit. Park, quant à lui, fait volontiers appel aux chamans, se fie à son don et ses instincts et, nonobstant qu’il est professionnellement accouplé à une brute épaisse, interprète assez librement le code de la procédure pénale. Pour opposés qu’ils soient, Park et Seo sont cependant réversibles en plusieurs points : quand le second, de rage et d’impuissance, veut finalement abattre le suspect que tout semble désigner coupable (jusqu’à la preuve irréfutable du contraire), c’est le premier qui le retient… Au nom de la loi. Park a bon fond, au fond.
Seconde lecture : la Corée.
Le clivage entre Seo et Park cristallise probablement toutes les autres lignes de faille qui traversent le pays (et Park lui-même, dans une certaine mesure): entre tradition et modernité, irrationnel et rationnel, etc. Un pays « en transition » pourrait-on dire, si cette expression avait un sens (est-ce qu’il arrive à un sujet, individu ou collectif, de ne pas être « en transition »… Avant d’être mort, s’entend ?).
Il y a par exemple ce bourg, manifestement encore très rural, et pourtant déjà bien engagé dans une industrialisation violente. Mais c’est le pays tout entier, bien sûr, qui est ainsi fracturé, déchiré, en conflit avec lui-même. Tout le récit est rythmé par les nuits de black out, les messages et les exercices d’alerte : simulation d’attaque, entrainement des secours, etc. Modalité de l’attente, non résolue à ce jour, d’une autre guerre à venir. Et puis il y a celle qui a lieu, au loin : que l’on ne voit que sur quelques écrans de TV mais dont on parle beaucoup. A chaque fois que des renforts de police sont demandés, par exemple, et que les autorités ne peuvent fournir puisqu’ils sont engagés dans la répression de quelque émeute ou insurrection, là-bas, à Séoul. Les convulsions du pays sont la toile de fond de cette histoire.
Et quoi, enfin ?
Puisque le film s’inspire d’un fait divers réel (l’enquête effectivement ratée sur les premiers crimes « en série » commis en Corée entre 1986 et 1991), je suppose que le regard de Park est tout d’abord dirigé vers le public des salles obscures de son pays. On peut même imaginer que, quand le film est sorti (en 2003), le criminel « réel » s’y cache encore… Anonyme, silencieux, invisible. Du coup, m’apparaît que ce regard scrutateur, à la fin, produit une sorte d’« inquiétante étrangeté » de plusieurs façons.
Le procédé, tout d'abord, représente une sorte d’« embrayeur » qui crève l’écran séparant la fiction du réel et institue le spectateur en acteur d’un récit à continuer.
La poursuite de l’enquête qu’inaugure ce regard, ensuite, jette une ombre inquiétante sur son propre voisin, dans la salle de cinéma (en Corée) : chacun pouvant penser qu’il est peut-être cet assassin. Intuition d’une communauté devenue étrangère à elle-même… Peut-être même : chaque individu devenu étranger à lui-même.
C’est de cette façon, je crois, que le dernier regard jeté par Park me questionne finalement : moi dont je ne peux pas imaginer la possibilité d’une culpabilité puisque je n’ai pas le moindre rapport direct avec la Corée… A part ce film (et quelques autres). Mais ce même mouvement qui nous touche, eux (les Coréens) et moi, et qui produit notre rencontre à travers ce film, et qui nous rend cependant étranger à nous-mêmes.

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