La fin du film
consiste en un long plan pendant lequel l’ex-détective Park Doo-man fixe la
caméra, immobile. Revenant sur les lieux d’un crime sur lequel il a enquêté,
jadis, il rencontre une petite fille qui décrit l’assassin (il ne peut
s’agir que de lui !) qui, précisément, vient également de passer par là quelques
jours avant lui : un homme quelconque, banal, a-t-elle laissé entendre.
Ce pourrait alors être n’importe qui : n’importe lequel des spectateurs du
film que, au cours de ce dernier plan séquence, l’ancien détective semble
examiner.
Quand il était
flic, Park se vantait déjà d’avoir le don de reconnaître, rien qu’en fixant le
regard de celui à qui il s’adressait, s’il était ou non coupable. On l’a vu
plusieurs fois à l’œuvre, sans jamais avoir la preuve de l’effectivité
de ce don. Même après qu’il a abandonné la carrière policière, il scrute encore de cette façon le regard de son fils pour y lire la vérité qu’il
tente maladroitement de dissimuler. Park croit donc toujours en son pauvre
talent : c’est pourquoi il « nous » fixe de cette manière, comme
si l’un d’entre « nous » pouvait être le coupable.
Une vingtaine
d’années auparavant, Park a merdé : il a enquêté sur une série de meurtres
sans parvenir à les résoudre. Il n’est pas le seul, d’ailleurs, car c’est toute
la chaîne policière qui a échoué : y compris les experts venus de
Séoul renforcer l’équipe de « bras cassés » qui composaient alors le
personnel du commissariat local. Le fiasco est collectif, donc. Mais Park en
est resté affecté, singulièrement. Suffisamment pour revenir sur les lieux du
premier crime, en tout cas, vingt ans plus tard. Cette affaire, il est vrai, a
été pour lui un tournant : l’épreuve d’une tension particulièrement aigüe qui ne s’est jamais résolue. Et c’est peut-être bien là tout le drame de la Corée
contemporaine. Mais si je vois le film, aujourd’hui, et si le personnage me
scrute ainsi, c’est qu’il s’agit aussi d’autre chose.
Première
lecture : l’enquête.
Des meurtres
sont commis dans une petite ville, près de Séoul, et la police se montre
impuissante à recueillir des indices et à remonter la trace du tueur. Sous cet angle, le film est bien davantage
une parodie qu’un véritable polar… Du moins jusqu’à la clôture de l’enquête
quand le ton franchement comique s’efface devant le drame.
Dans les années
80, en Corée, à la campagne du moins, on ne sait pas encore bien ce qu’est une
« scène de crime ». Même si Park essaie de protéger les indices
(comme il l’a vu faire dans des films ou des séries américains), tout le monde
s’en moque et, il faut le reconnaître, il ne met pas longtemps à baisser les
bras lui aussi… Voire à ne retenir des techniques modernes de l’enquête que ce
qu’il faut pour fabriquer des preuves quand il est convaincu, à sa manière, de
la culpabilité d’un suspect. A cette époque, ce sont encore les aveux qui
comptent… Aveux que l’on obtient par tous les moyens : la baffe étant,
semble-t-il, d’un usage assez fréquent. Si lui-même répugne à frapper, il a un
adjoint assez excité qui affectionne par-dessus tout donner de copieux coups de
lattes à tout ce qui présente le début d’un comportement suspect. Mais c’est
justement après une bavure particulièrement retentissante, à cet égard, que
débarquent de Séoul quelques enquêteurs criminels plus chevronnés pour donner
un coup de main à nos amateurs.
Le détective Seo
Tae-yoon, en particulier, donne des complexes à Park qui, en comparaison, fait figure
de beauf dégénéré. Seo incarne en effet la droiture et la rationalité
moderne : il enquête vraiment, cherche des indices, essaie de les
recouper, respecte la procédure et le droit. Park, quant à lui, fait volontiers
appel aux chamans, se fie à son don et ses instincts et, nonobstant qu’il est
professionnellement accouplé à une brute épaisse, interprète assez librement le
code de la procédure pénale. Pour opposés qu’ils soient, Park et Seo sont
cependant réversibles en plusieurs points : quand le second, de rage et
d’impuissance, veut finalement abattre le suspect que tout semble désigner
coupable (jusqu’à la preuve irréfutable du contraire), c’est le premier qui le
retient… Au nom de la loi. Park a bon fond, au fond.
Seconde
lecture : la Corée.
Le clivage entre
Seo et Park cristallise probablement toutes les autres lignes de faille qui
traversent le pays (et Park lui-même, dans une certaine mesure): entre
tradition et modernité, irrationnel et rationnel, etc. Un pays « en
transition » pourrait-on dire, si cette expression avait un sens (est-ce
qu’il arrive à un sujet, individu ou collectif, de ne pas être « en
transition »… Avant d’être mort, s’entend ?).
Il y a par
exemple ce bourg, manifestement encore très rural, et pourtant déjà bien engagé
dans une industrialisation violente. Mais c’est le pays tout entier, bien sûr,
qui est ainsi fracturé, déchiré, en conflit avec lui-même. Tout le récit est
rythmé par les nuits de black out, les messages et les exercices
d’alerte : simulation d’attaque, entrainement des secours, etc. Modalité
de l’attente, non résolue à ce jour, d’une autre guerre à venir. Et puis il y a celle
qui a lieu, au loin : que l’on ne voit que sur quelques écrans de TV mais
dont on parle beaucoup. A chaque fois que des renforts de police sont demandés,
par exemple, et que les autorités ne peuvent fournir puisqu’ils sont engagés
dans la répression de quelque émeute ou insurrection, là-bas, à Séoul. Les
convulsions du pays sont la toile de fond de cette histoire.
Et quoi,
enfin ?
Puisque le film
s’inspire d’un fait divers réel (l’enquête effectivement ratée sur les premiers crimes « en série » commis en Corée entre 1986 et 1991), je suppose que le regard de Park
est tout d’abord dirigé vers le public des salles obscures de son pays. On peut
même imaginer que, quand le film est sorti (en 2003), le criminel
« réel » s’y cache encore… Anonyme, silencieux, invisible. Du coup,
m’apparaît que ce regard scrutateur, à la fin, produit une sorte
d’« inquiétante étrangeté » de plusieurs façons.
Le procédé, tout d'abord,
représente une sorte d’« embrayeur » qui crève l’écran séparant la
fiction du réel et institue le spectateur en acteur d’un récit à continuer.
La poursuite de
l’enquête qu’inaugure ce regard, ensuite, jette une ombre inquiétante sur son
propre voisin, dans la salle de cinéma (en Corée) : chacun pouvant penser
qu’il est peut-être cet assassin. Intuition d’une communauté devenue étrangère
à elle-même… Peut-être même : chaque individu devenu étranger à lui-même.
C’est de cette
façon, je crois, que le dernier regard jeté par Park me questionne finalement
: moi dont je ne peux pas imaginer la possibilité d’une culpabilité puisque je
n’ai pas le moindre rapport direct avec la Corée… A part ce film (et quelques
autres). Mais ce même mouvement qui nous touche, eux (les Coréens) et moi, et qui produit
notre rencontre à travers ce film, et qui nous rend cependant étranger à nous-mêmes.

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