samedi 29 septembre 2012

Deviens ce que tu es



Gide, par Théo Van Ruysselberghe, 1910 (?)

Ma lecture presque complète de Gide (1869-1951) me laisse un sentiment assez partagé. Je suis en même temps très agacé par la préciosité de son écriture et le ton péremptoire de ses jugements ; et pourtant admiratif de la précision de sa langue. Dans son Journal, Gide insiste souvent pour dire combien compte pour lui le rythme : il « écrit » moins qu’il ne « compose » (son amour du piano explique sans doute cette attention portée à la musique de la phrase)… Le plus souvent, je ne suis cependant pas ému par son « mouvement » : je n’ai hélas pas la sensibilité de son « oreille ».
Il me semble toutefois percevoir qu’un changement commence de se produire dans son écriture aux alentours de 1917 : quelque chose se passe, pendant cette dernière année de la guerre qui le conduit vers un engagement plus explicite dans le réel. Ses phrases se font aussi plus courtes, plus incisives. Mais au-delà de l’engagement, ce qui m’impressionne et me passionne chez Gide tient dans l’effort qu’il a consenti toute sa vie – et qui apparaît mieux à partir de cette « transformation » – pour tendre vers davantage d’honnêteté envers lui-même.
Renaissance 17
C’est en 1917 que Gide fait – de son point de vue c’est sans doute là l’événement le plus marquant – la rencontre bouleversante de Marc Allégret.
Cette rencontre clôt une période extrêmement difficile : dans son Journal, l’année 1916 (année de « disgrâce », écrit-il le dernier jour) est en effet marquée par de fréquents moments de dépression : « Je retombe aussi bas que jamais » (25/01), « déplorable inquiétude d’esprit » (3/03), « immense désarroi » (15/06), « rechute abominable » (19/09, 15/10), « défaillance » (26/10)... Le 20 septembre, il ajoute même : « Un dégoût, une haine atroce de moi-même surit toutes mes pensées dès le réveil… ». Nonobstant la guerre, il n’est pas impossible que la conversion de son ami H. Ghéon soit liée à cette crise, si l’on en juge par ses « débats » que Gide a, contre lui-même, à propos de questions religieuses. Celle du péché le « travaille » particulièrement : « tout est à rééduquer en moi. Ce contre quoi j’ai le plus de mal à lutter, c’est la curiosité sensuelle… » (19/01) ; « J’ai cédé ; comme on cède à l’enfant obstiné –  "pour avoir la paix". Paix lugubre : assombrissement de tout le ciel » (23/01), etc.
A cette obscurité, s’opposent les passages tout à fait « lumineux » du début de sa rencontre avec M. A. : « Certains jours, cet enfant prenait une beauté surprenante ; il semblait revêtu de grâce et, comme eût dit alors Signoret, "du pollen des dieux" » (21/08/1917). Plus loin : « Ma joie a quelque chose d’indompté, de farouche, en rupture avec toute décence, toute convenance, toute loi. Par elle, je retourne au balbutiement de l’enfance… » (30/11).
C’est également en 1917 qu’il commence la rédaction de son autobiographie : Si le grain ne meurt. Elle a en réalité débuté dès 1916 : dans son Journal, aux mercredi et samedi suivant le 3 mars 1916, il fait clairement allusion à ses « mémoires » et à la « rédaction de ses souvenirs d’enfance » (p. 171). Ce n’est probablement que plus tard que se forme véritablement le projet d’un ouvrage, en tant que tel, et que se cherche même son titre (11 janvier 1917). A la fin de cette même année, il reprend enfin son Corydon dans lequel il propose une « défense » de l’homosexualité en s’attachant à démontrer sa « naturalité » (et non pas « contre-nature »). Entamé en 1910 (il en avait alors fait paraître quelques exemplaires d’une version « confidentielle »), il y avait renoncé sur le conseil d’amis plus prudents que lui.
Crise de la forme
Les années 1916-1917 sont donc celles d’une crise personnelle et morale qui vont le conduire à renégocier son rapport au monde. L’acceptation de ce qu’il est n’a pas comme seule conséquence l’aveu public de son homosexualité mais la définition d’un nouveau pacte littéraire et éthique. Il faudra toutefois encore presque une décennie pour que s’accomplisse tout à fait cette « réforme » puisque Corydon ne paraît finalement qu’en 1924 et Si le grain ne meurt en 1926 (une première partie a toutefois paru dès 1920).
Entre temps (en 1919), il écrit et publie La symphonie pastorale qui comporte, à mon sens, beaucoup des éléments de cette disputatio qu’il a eu contre lui-même en 1916 : l’exposition d’un Christ nietzschéen (défendu par le pasteur amoureux de la jeune aveugle) opposé à l’étroite morale du dogme paulinien (soutenu par son fils… Egalement amoureux, mais déçu : la morale comme expression d’un évident « ressentiment »). Ses fictions réfèrent désormais davantage au réel… Je sais bien ce que peut avoir de contradictoire cette proposition mais je ne veux que souligner ainsi son abandon de la façon symboliste et lyrique caractéristique de la période précédente : Le traité du Narcisse (1891), La tentative amoureuse (1893), Le retour de l’enfant prodigue (1907), La porte étroite (1909), etc. Beaucoup de mal à lire tout cela, en particulier le dernier dont je n’ai absolument pas perçu ni l’ironie ni la critique.
Dans La symphonie, comme dans Les faux-monnayeurs (1926), la description des personnages et des lieux abonde en détails du genre dont R. Barthes souligne précisément qu’ils créent un « effet de réel ». Les drames et les tensions vécus par les héros sont, typifiés, de ceux que chacun peut effectivement traverser : Gide devient « temporel », sinon « contemporain ». Son style se fait aussi plus rapide et plus dense. Plusieurs notes sur l’écriture, datant des années 1917-1918, traduisent précisément cette recherche. Après avoir relu les premières pages de son autobiographie, par exemple, il écrit dans son Journal : « Assez satisfait par certains passages ; mais le mot vient trop souvent en avant et marque trop mon souci de bien écrire. Je voudrais à présent une façon de parler plus abrupte, moins complaisante » (23/09/1917). Il m’apparaît que ce « mot en avant » caractérise en effet assez bien ce qu’il écrivait avant la première guerre mondiale (que je trouve rien moins qu’« ampoulé » !) ; tandis que son style me paraît plus direct ensuite, dans Les faux-monnayeurs en particulier, la modernité de son « attaque » : « C’est le moment de croire que j’entends des pas dans le corridor... »
Le point d’orgue de cette « réforme » tient dans les prises de position qu’il fait paraître à partir de 1925 : contre le colonialisme (Voyage au Congo en 1927 puis Retour du Tchad en 1928) ; contre le stalinisme (Retour de l’URSS en 1936 et Retouches à mon Retour de l’URSS en 1937)… Sans revenir sur ce qu’il avait écrit sur l’homosexualité dans Corydon en 1924 et dans Si le grain ne meurt en 1926, donc. Les positions qu’il exprime sur la condition des femmes (L’Ecole des femmes en 1929 puis Geneviève en 1936) relèvent encore certainement de cette veine mais prennent la forme de récits de fiction. Je crois que ce sont d’ailleurs les derniers.


L’honnête homme
On pourrait sans doute intégrer dans cette suite de prises de position ses Souvenirs de la cours d’Assises qui paraissent en 1914 mais relatent une expérience datant de 1912. Sa description du fonctionnement de la justice, si elle prête parfois à sourire (description de la maladresse des personnages « réels » face à la justice), n’en dénonce pas moins les dysfonctionnements d’une impitoyable machine à broyer de l’humain. Et puis, dès 1898, il avait pris fait et cause pour les Dreyfusards… Mais, sauf erreur de ma part, il n’avait alors rien fait paraître en son nom propre à cette occasion.
Cette mise en évidence de l’année 1917, comme « basculement », est donc certainement discutable. Je n’ai d’ailleurs pas encore évoqué Les caves du Vatican qui, comme les Souvenirs de la cour d’Assises, datent de 1914. Mon impression est que l’ironie mise en œuvre dans cette « sotie » illustre, bien que d’une autre manière, ce « mot en avant » qui caractérise son style d’avant-guerre. J’ai le sentiment que, dans ce récit, Gide en fait encore « trop ». Peu importe la datation sans doute : je ne cherche qu’à préciser mon intuition qu’un changement significatif s’est produit dans son œuvre autour de cette « crise »… Et cela n’exclut pas que bien des événements l’aient préparé.

Dès le début de son journal apparaît que le souci majeur de Gide tient dans la morale… Et ce qu’elle lui interdit d’être. « Oser être soi-même », écrit-il le 10 juin 1891, avant de préciser le mensonge qu’il devine sous la morale « consiste à supplanter l’être naturel par un être factice préféré. Mais alors on n’est plus sincère » (11 janvier 1892). Ce sera également tout le sujet de son essai de « gai savoir » : Les nourritures terrestres (1897).

Son œuvre, je la perçois finalement comme un long chemin (la méthode !) parcouru jusqu’à se découvrir lui-même, ou se réaliser.

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