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| Gide, par Théo Van Ruysselberghe, 1910 (?) |
Ma lecture presque complète de Gide
(1869-1951) me laisse un sentiment assez partagé. Je suis en même temps très
agacé par la préciosité de son écriture et le ton péremptoire de ses
jugements ; et pourtant admiratif de la précision de sa langue. Dans son Journal, Gide insiste souvent pour dire
combien compte pour lui le rythme : il « écrit » moins qu’il ne
« compose » (son amour du piano explique sans doute cette attention
portée à la musique de la phrase)… Le plus souvent, je ne suis cependant pas
ému par son « mouvement » : je n’ai hélas pas la sensibilité de
son « oreille ».
Il me semble toutefois percevoir qu’un changement commence
de se produire dans son écriture aux alentours de 1917 : quelque chose se
passe, pendant cette dernière année de la guerre qui le conduit vers un
engagement plus explicite dans le réel. Ses phrases se font aussi plus courtes,
plus incisives. Mais au-delà de l’engagement, ce qui m’impressionne et me
passionne chez Gide tient dans l’effort qu’il a consenti toute sa vie – et qui
apparaît mieux à partir de cette « transformation » – pour tendre
vers davantage d’honnêteté envers lui-même.
Renaissance 17
C’est en 1917 que Gide fait – de son
point de vue c’est sans doute là l’événement le plus marquant – la rencontre
bouleversante de Marc Allégret.
Cette rencontre clôt une période
extrêmement difficile : dans son Journal,
l’année 1916 (année de « disgrâce », écrit-il le dernier jour) est en
effet marquée par de fréquents moments de dépression : « Je retombe
aussi bas que jamais » (25/01), « déplorable inquiétude
d’esprit » (3/03), « immense désarroi » (15/06), « rechute
abominable » (19/09, 15/10), « défaillance » (26/10)... Le 20
septembre, il ajoute même : « Un dégoût, une haine atroce de moi-même
surit toutes mes pensées dès le réveil… ». Nonobstant la guerre, il n’est
pas impossible que la conversion de son ami H. Ghéon soit liée à cette crise,
si l’on en juge par ses « débats » que Gide a, contre lui-même, à
propos de questions religieuses. Celle du péché le « travaille »
particulièrement : « tout est à rééduquer en moi. Ce contre quoi j’ai le
plus de mal à lutter, c’est la curiosité sensuelle… » (19/01) ;
« J’ai cédé ; comme on cède à l’enfant obstiné – "pour avoir la paix". Paix
lugubre : assombrissement de tout le ciel » (23/01), etc.
A cette obscurité, s’opposent les
passages tout à fait « lumineux » du début de sa rencontre avec M. A. :
« Certains jours, cet enfant prenait une beauté surprenante ; il
semblait revêtu de grâce et, comme eût dit alors Signoret, "du pollen des
dieux" » (21/08/1917). Plus loin : « Ma joie a quelque
chose d’indompté, de farouche, en rupture avec toute décence, toute convenance,
toute loi. Par elle, je retourne au balbutiement de l’enfance… » (30/11).
C’est également en 1917 qu’il
commence la rédaction de son autobiographie : Si le grain ne meurt. Elle a en réalité débuté dès 1916 : dans
son Journal, aux mercredi et samedi
suivant le 3 mars 1916, il fait clairement allusion à ses
« mémoires » et à la « rédaction de ses souvenirs
d’enfance » (p. 171). Ce n’est probablement que plus tard que se forme
véritablement le projet d’un ouvrage, en tant que tel, et que se cherche même
son titre (11 janvier 1917). A la fin de cette même année, il reprend enfin son
Corydon dans lequel il propose une
« défense » de l’homosexualité en s’attachant à démontrer sa
« naturalité » (et non pas « contre-nature »). Entamé en
1910 (il en avait alors fait paraître quelques exemplaires d’une version
« confidentielle »), il y avait renoncé sur le conseil d’amis plus
prudents que lui.
Crise de la forme
Les années 1916-1917 sont donc
celles d’une crise personnelle et morale qui vont le conduire à renégocier son
rapport au monde. L’acceptation de ce qu’il est n’a pas comme seule conséquence
l’aveu public de son homosexualité mais la définition d’un nouveau pacte
littéraire et éthique. Il faudra toutefois encore presque une décennie pour que
s’accomplisse tout à fait cette « réforme » puisque Corydon ne paraît finalement qu’en 1924
et Si le grain ne meurt en 1926 (une
première partie a toutefois paru dès 1920).
Entre temps (en 1919), il écrit et
publie La symphonie pastorale qui
comporte, à mon sens, beaucoup des éléments de cette disputatio qu’il a eu contre lui-même en 1916 : l’exposition
d’un Christ nietzschéen (défendu par le pasteur amoureux de la jeune aveugle)
opposé à l’étroite morale du dogme paulinien (soutenu par son fils… Egalement
amoureux, mais déçu : la morale comme expression d’un évident
« ressentiment »). Ses fictions réfèrent désormais davantage au réel…
Je sais bien ce que peut avoir de contradictoire cette proposition mais je ne
veux que souligner ainsi son abandon de la façon symboliste et lyrique
caractéristique de la période précédente : Le traité du Narcisse (1891), La
tentative amoureuse (1893), Le retour
de l’enfant prodigue (1907), La porte
étroite (1909), etc. Beaucoup de mal à lire tout cela, en particulier le
dernier dont je n’ai absolument pas perçu ni l’ironie ni la critique.
Dans La symphonie, comme dans Les
faux-monnayeurs (1926), la description des personnages et des lieux abonde
en détails du genre dont R. Barthes souligne précisément qu’ils créent un
« effet de réel ». Les drames et les tensions vécus par les héros
sont, typifiés, de ceux que chacun peut effectivement traverser : Gide
devient « temporel », sinon « contemporain ». Son style se
fait aussi plus rapide et plus dense. Plusieurs notes sur l’écriture, datant
des années 1917-1918, traduisent précisément cette recherche. Après avoir relu
les premières pages de son autobiographie, par exemple, il écrit dans son Journal : « Assez satisfait
par certains passages ; mais le mot vient trop souvent en avant et marque
trop mon souci de bien écrire. Je voudrais à présent une façon de parler plus
abrupte, moins complaisante » (23/09/1917). Il m’apparaît que ce
« mot en avant » caractérise en effet assez bien ce qu’il écrivait
avant la première guerre mondiale (que je trouve rien moins
qu’« ampoulé » !) ; tandis que son style me paraît plus direct
ensuite, dans Les faux-monnayeurs en
particulier, la modernité de son « attaque » : « C’est le moment
de croire que j’entends des pas dans le corridor... »
Le point d’orgue de cette
« réforme » tient dans les prises de position qu’il fait paraître à
partir de 1925 : contre le colonialisme (Voyage au Congo en 1927 puis Retour
du Tchad en 1928) ; contre le stalinisme (Retour de l’URSS en 1936 et Retouches
à mon Retour de l’URSS en 1937)… Sans revenir sur ce qu’il avait écrit sur
l’homosexualité dans Corydon en 1924
et dans Si le grain ne meurt en 1926,
donc. Les positions qu’il exprime sur la condition des femmes (L’Ecole des femmes en 1929 puis Geneviève en 1936) relèvent encore
certainement de cette veine mais prennent la forme de récits de fiction. Je
crois que ce sont d’ailleurs les derniers.
L’honnête homme
On pourrait sans doute intégrer dans
cette suite de prises de position ses Souvenirs
de la cours d’Assises qui paraissent en 1914 mais relatent une expérience
datant de 1912. Sa description du fonctionnement de la justice, si elle prête
parfois à sourire (description de la maladresse des personnages
« réels » face à la justice), n’en dénonce pas moins les
dysfonctionnements d’une impitoyable machine à broyer de l’humain. Et puis, dès
1898, il avait pris fait et cause pour les Dreyfusards… Mais, sauf erreur de ma
part, il n’avait alors rien fait paraître en son nom propre à cette occasion.
Cette mise en évidence de l’année
1917, comme « basculement », est donc certainement discutable. Je
n’ai d’ailleurs pas encore évoqué Les
caves du Vatican qui, comme les Souvenirs
de la cour d’Assises, datent de 1914. Mon impression est que l’ironie mise
en œuvre dans cette « sotie » illustre, bien que d’une autre manière,
ce « mot en avant » qui caractérise son style d’avant-guerre. J’ai le
sentiment que, dans ce récit, Gide en fait encore « trop ». Peu
importe la datation sans doute : je ne cherche qu’à préciser mon intuition
qu’un changement significatif s’est produit dans son œuvre autour de cette
« crise »… Et cela n’exclut pas que bien des événements l’aient
préparé.
Dès le début de son journal apparaît que le souci majeur de
Gide tient dans la morale… Et ce qu’elle lui interdit d’être. « Oser être
soi-même », écrit-il le 10 juin 1891, avant de préciser le mensonge qu’il
devine sous la morale « consiste
à supplanter l’être naturel par un être factice préféré. Mais alors on n’est
plus sincère » (11 janvier 1892). Ce sera également tout le sujet de son essai de « gai
savoir » : Les nourritures
terrestres (1897).
Son œuvre, je la perçois finalement comme un long chemin (la
méthode !) parcouru jusqu’à se découvrir lui-même, ou se réaliser.


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