La brume se lève, suffisamment
pour dévoiler l’envers du miracle chilien, mais pas assez encore pour dissiper
tous les mirages de Valparaíso. Un voile ferme le large derrière la silhouette
des croiseurs embossés, l’ombre d’un ailleurs s’y enfonce lentement. De l’autre
côté, c’est la vapeur des cerros qui clôture l’horizon : l’humeur
de la terre chaude (Alimapu), comme l’appelaient les pêcheurs des balsas.
On voit encore des loups marins chasser dans la baie mais plus de Changos
pêcher. Entre les deux, ce qu’il reste d’un songe que la vieille Carmen Corena chantait
en tricotant au café Cinzano.
Quand il ouvre le bar, en 1896,
Pipo Lima a de bonnes raisons d’y croire : Balmaceda est enterré, la
marine rentrée dans ses quartiers, les plaies de la bataille de Concón
effacées. L’oligarchie a tremblé mais les affaires ont repris… Ce qui, au fond,
reste la grande affaire de Valparaíso. Des territoires récemment conquis dans
le nord coule la sève du nitrate qui remplit la cale des bateaux « affamés ».
C’est l’âge d’or des ascensores qui relient la ville basse (el plan)
aux cerros. On a même pensé aborder la cuestion social à cette
époque… On est passé à autre chose, ensuite.
Peut-être est-ce avec le
tremblement de terre de 1906 que les choses ont commencé de mal tourner. Il y a
certes eu des précédents, ici ou là, au Chili et c’est d’ailleurs après celui
qui a dévasté la ville en 1730 que les habitants ont commencé de peupler les cerros,
pour échapper aux raz de marée. Des panneaux ont été disposés un peu
partout dans le plan, depuis, pour indiquer le sens de la fuite. Mais
celui de l’année 1906 est remarquable parce qu’il s’inscrit dans la suite de
ceux qui ont secoué la côte pacifique des Amériques cette année-là : en
Equateur et en Colombie (en janvier, 8,8 sur l’échelle de Richter), à San
Francisco (en avril, 8,2), pour s’en tenir à ceux qui ont laissé une trace dans
les registres. A l’heure du dîner, le 18 avril, une secousse de quatre minutes
met Valparaíso à terre ; cinq minutes plus tard, une réplique d’une minute
à peine, mais beaucoup plus violente, achève le travail : 8,6. C’est moins
que le tremblement de terre à Valdivia de 1960 (9,5, record mondial inégalé à
ce jour) mais c’est déjà bien. On a compté 3 000 morts et relevé 20 000
blessés dans la région.
Mais le coup le plus dur porté aux
rêves de Valparaíso l'a sans doute été par l’ouverture du canal de Panama
en 1914. Auparavant, les vaisseaux devaient y passer après avoir franchi le
détroit de Magellan ou le passage de Drake. Cette nécessité a beaucoup fait
pour l’éclat de la perle du Pacifique. Après, bien sûr, rien n’a plus été
pareil. Certes, il y a encore de longs et hauts murs de conteneurs emboités qui
attendent un chargement dans l’enceinte protégée du port (le vrombissement du
moteur de milliers de réfrigérateurs !). Mais les cargos ne se bousculent
pas sur les quais. Un seul décharge aujourd’hui, un roulier : le Delhi Highway,
énorme parallépipède métallique jaugeant brut 59 000 et portant lourd quelque
20 000 t… Flottant pourtant. Il est reparti lundi, filant seize nœuds vers
Yokohama.
Le canal, c’est une longue histoire depuis Magellan qui, le premier, en a eu l’idée : il savait de quoi il parlait quand il disait que le passage par le sud était difficile. Pleine de rebondissements, jusqu’à la reprise des travaux par les Américains : la voie ferrée des Espagnols, le fiasco boursicotier des Français. Avec son lot de cadavres, aussi. Au début du xxe siècle, pour aller de Colón, sur la rive atlantique du Panama, à Balboa, sur la rive Pacifique (60 km par la terre), il aurait fallu quatre mois en passant par le cap Horn. Le canal réduit la durée du voyage à une dizaine d’heures. Le fait est que le flot des marins de tous horizons parcourant les rues de Valparaíso s’est, sinon tari, du moins considérablement asséché. N’en témoignent plus que des traces dans les rues Bustamante et Serrano, Chocrane et Blanco, entre la place Sotomayor et Artillería. Derrière les façades délabrées, et sous ce qui reste des enseignes, on devine les bouges, les cafés borgnes, les coupe-gorges.
Le canal, c’est une longue histoire depuis Magellan qui, le premier, en a eu l’idée : il savait de quoi il parlait quand il disait que le passage par le sud était difficile. Pleine de rebondissements, jusqu’à la reprise des travaux par les Américains : la voie ferrée des Espagnols, le fiasco boursicotier des Français. Avec son lot de cadavres, aussi. Au début du xxe siècle, pour aller de Colón, sur la rive atlantique du Panama, à Balboa, sur la rive Pacifique (60 km par la terre), il aurait fallu quatre mois en passant par le cap Horn. Le canal réduit la durée du voyage à une dizaine d’heures. Le fait est que le flot des marins de tous horizons parcourant les rues de Valparaíso s’est, sinon tari, du moins considérablement asséché. N’en témoignent plus que des traces dans les rues Bustamante et Serrano, Chocrane et Blanco, entre la place Sotomayor et Artillería. Derrière les façades délabrées, et sous ce qui reste des enseignes, on devine les bouges, les cafés borgnes, les coupe-gorges.
Et puis bien sûr, comme partout au
Chili, il y a eu l’expérimentation économique grandeur nature des Chicago boys. Au terme de laquelle il devrait
être établi que le libéralisme ne fonctionne pas. Ils y ont pourtant mis du
leur, les militaires, pour dégraisser et brader tout ce qui pouvait l’être du
service public. L’ultime acte de piraterie subi par Valparaíso. Après la fin de
la dictature (puisque nombre de Chiliens ne parlent pas encore d’un retour de
la démocratie), le Chili continue d’être un élève bien noté par les agences
internationales : très bankable. Sa croissance à faire pâlir
d’envie les vieilles nations d’Europe ne suffit pourtant ni à réduire les
inégalités, ni à faire baisser le chômage. A Valparaíso, il est équivalent à ce
qu’il est en Araucanía, dans le sud, chez les Mapuches… Autant dire chez les
ploucs.
Règne alors à Valparaíso une
atmosphère de fin du monde. Le lustre d’une splendeur passée comme la couleur
de la façade de l’hôtel Victoria où cet homme se souvient d’avoir réalisé un
exploit, dans sa jeunesse, avec une femme aussi mûre que bienveillante. La
ville basse autour du port respire l’abandon. Il n’y a guère que les bâtiments
publics dont la couleur soit aussi impeccable que la tenue réglementaire des carabineros… Celui de l’Armada,
en particulier. Des ascensores ne fonctionnent plus et l’idée d’une
prière effleure nécessairement l’esprit de celui qui, pour la première fois, emprunte
l’un de ceux qui sont encore en état de marche. Un trolley sans âge cahote
silencieusement dans le dédale du plan.
C’est à partir de Bella Vista que
la ville s’anime vraiment. En cette fin de journée, il semble que toute la population
de Valparaíso soit descendue des collines pour déambuler sur le même trottoir de
l’avenida Brasil, jusqu’au marché de l’Argentina. Une foule
compacte sinue dans les deux sens entre les boutiques et les étals sauvages qui
réduisent encore l’espace disponible. L’autre côté de l’avenue offrirait toutes
les possibilités de circuler sans entrave mais on se serre, on se blottit, on
se frotte. Les places qui jalonnent le parcours dispersent momentanément la
masse qui se reprend aussitôt sur l’autre rive. La vie d’un crépuscule qui ne
s’éteint pas, comme à l’intérieur du café Cinzano.
Les reflets mordorés du parquet
ciré ont la malice d’Alberto Palacios : la malice et la désinvolture de son
tango hétérodoxe et précipité, précaire et emporté… Tellement porteño,
de ce rivage de l’Amérique s’entend.
Ainsi de l’urbanisme facétieux qui
gangrène les cerros. Un anti-urbanisme, devrait-on dire, dans la mesure
où il tient manifestement moins de la pensée d’un stratège, que du sens aiguë de
la démerde d’un tacticien aussi naïf que le facteur Cheval. En résulte une
composition aléatoire où le sublime frôle en permanence le sordide et le luxe,
la dèche.
Valparaíso décline toute la gamme
de l’entrelacs et du détour : lisses venelles sinuantes et escarpées qui
ce matin étaient torrents ; escaliers mesurés et formels, mais abrupts, ou bien
passages déréglés et officieux, ménageant au hasard quelque replat pour le
repos ; ruelles en lacets (enlacées) qu’abordent poussivement les bus
assez petits pour en négocier les courbes… Ou bien qu’au retour ils dévalent à
la grâce de dieu. L’Alemania, la rue la plus longue, serpente à travers
toutes les collines autour du centre en conjuguant la courbe dans toutes les
dimensions.
Dans ce chaos de bas et de hauts, curieusement,
des corniches épousent parfois rigoureusement la courbe d’un niveau. Surplombent
à l’occasion un à-pic couvert par la végétation d’une broussaille férale parmi
laquelle on reconnait le nopal. Terrains vagues parcourus de sentes informelles qu’on peut envisager, par
jeu, comme la tentation d’un raccourci… Comme s’il restait d’autres chemins à
tracer encore : d’autres hypothèses à formuler pour complexifier, si
possible, le dédale des cerros.
Variations sur le défi à l’ordre
des pesanteurs. Peut-être à l’idée même d’ordre tout court… Ce qui, au Chili,
n’est pas peu dire. Bouquet baroque dont la palette explore les limites du
possible et dont la rémanence, dans mon souvenir, résonne comme l’éclat d’un
rire qui aurait explosé juste avant que le monde sombre dans l’azur.
Valparaíso, de Dominique A : http://www.youtube.com/watch?v=pLZl09MO_Ds


+(2).jpg)

+(2).jpg)
+(2).jpg)
+(2).jpg)
Aucun commentaire:
Enregistrer un commentaire