jeudi 13 août 2015

Massenmord


P. Cognée, Carcasses (détail), 2003
Le musée de Grenoble présente les acquisitions qu’il a faites au cours des 10 dernières années. Parmi elles, ces stupéfiantes Carcasses de Philippe Cognée : 36 tableaux (cire sur toile) montrant sous différents angles des cadavres de bœufs attendant leur découpe dans une chambre froide.
P. Cognée, Carcasses, 2003
On peut y voir une interprétation du Bœuf écorché peint par Rembrandt en 1655. Une nature morte qui devait aussi être un memento mori. Cette fois, la « vanité » n’est toutefois pas, comme d’habitude, associée à quelque illustre personnage : le signe de la mort apparaît pour lui-même. L’extrême singularité de la carcasse et son obscénité désignent un vice de l’existence même. Il s’agit non seulement de sa finitude, mais encore de la nécessité d’un sacrifice renouvelé : « cette chair nue, écrit H. Charbagi, est la métaphore d’une réalité meurtrière qui laisse sans voix »(1). La facture de la toile dénote la violence de l’image : « ses coups de pinceau, ajoute Charbagi, travaillant à grands gestes une pâte épaisse, sont dans leur violence matérielle des métaphores sensibles de la présence sans nom de cette masse de muscles, de graisse et d’os ».
Rembrandt, Le bœuf écorché, 1655
Le motif du Bœuf écorché a ensuite été repris par de nombreux artistes, notamment Francis Bacon. Dans une de ses études sur le pape Innocent X (d’après le portrait réalisé par Velázquez en 1650), en 1953, Bacon ajoute une carcasse de bœuf. A priori, il pourrait s’agir d’une interprétation assez fidèle du thème de la vanité : le cadavre rappelant  au souverain pontife sa mortelle condition. Mais je me demande s’il ne pourrait pas aussi s’agir d’une « autre » image latente(2) : les morceaux disjoints de la carcasse font comme deux sinistres ailes dans le dos du pape… A moins qu’on y voie le visage d’une créature diabolique qui révèlerait la vraie nature tourmentée du pape, comme dans le tableau de Velázquez. Si l’on suit la « logique de la sensation » de Deleuze(3), la carcasse, ici sciée en deux, peut encore montrer quelque chose d’une douleur profonde ressentie dans la chair.
F. Bacon, Figure with meat, 1953
Soutine avait également peint son bœuf écorché en 1925. Entre 1923 et 1927, il a d’ailleurs peint énormément de natures mortes à partir de cadavres de lapins, de poulets, de dindons… Même de poissons. On dit que ses voisins se seraient plaints de l’odeur qu’exhalait alors son atelier pendant cette recherche. Ce serait dans les images de son enfance misérable passée dans un shtetl de la « zone de résidence » (de concentration) imposée aux juifs par la « Grande » Catherine (élément d’un dispositif légal nettement durci par Alexandre III à la fin du XIXe siècle… Au moment de la naissance de Soutine en Biélorussie), qu’il aurait puisé cette inspiration.
C. Soutine, Bœuf écorché, 1925
Deux éléments préfigurent assez bien l’œuvre de Cognée. L’expérimentation de la couleur est patente chez Soutine comme chez Cognée, encore que la palette soit plus « naturaliste » chez le second puisqu’il explore surtout le contraste entre le blanc (la graisse) et diverses nuances de rouge (tous les états de la chair et du sang). La répétition, ensuite, est peu perceptible dans les tableaux de Soutine mais chacun se situe bien dans cette « série » des années 1923-1927 ; elle est bien sûr complètement évidente dans l’œuvre de Cognée.
Entre la « vanité » de Rembrandt et celle de Cognée, il y a eu le « meurtre de masse » (massenmord, comme on dit en allemand) qui est ici montré sous un implacable éclairage clinique.La banalité du mal.

Références citées :
(1) H. Charbagi, à propos d’un commentaire de M. Le Bot sur Rembrandt : http://haydee-charbagi.com/haydee_charbagi.php
(2) A. Zinna soutient que Bacon aurait perçu une « image latente » dans le tableau de Velasquez. Plusieurs signes « cachés » dans le tableau : http://mediationsemiotiques.com/archives/4260
(3) G. Deleuze (2002). Logique de la sensation. Paris, Seuil.

Sources :
Dans les « ressources » en ligne du musée de Grenoble (Soutine, Cognée) : http://www.navigart.fr/grenoble-collections/

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