P. Guzmán poursuit
sa méditation sur le disparu au Chili. Son attention se porte cette fois sur ceux
qui ont été jetés à la mer depuis un hélicoptère, plus ou moins morts, et dont
le corps était lesté par la section d’un rail. En remontant aussi le temps, des
plongeurs ramènent aujourd’hui à la surface ces morceaux d’acier rongés par le
sel et qui ne plombent désormais plus rien. Aucune trace des corps mais l’une de
ces poutres métalliques porte toutefois, incrusté dans sa rouille, un petit bouton :
ce qu’il reste de la chemise de celui/celle qu’elle a servi à couler. Impressionnantes
images de ces bouts de rails dispersés sur le plancher sous-marin ou coincés
dans les roches et les coraux. Devenus le support d’une nouvelle vie. Au-dessus,
la surface calme et lisse de l’océan pacifique, qui ne l’est donc pas tant.
Cette histoire
de bouton en rappelle une autre à Guzmán : celle de Jemmy Button. Avant
d’être un conte, ce récit garde la mémoire d’un indien de Patagonie : O’Run-del’lico,
de son vrai nom (1815-1864), un Yagan enlevé à sa famille (échangé contre un
bouton de nacre, dit-on pour le mieux) par le capitaine R. Fitz Roy et finalement
emmené en Angleterre pour qu’il y reçoive une éducation « civilisée ».
Après quelques années de captivité, il a pu rentrer en Patagonie lors du second
voyage du HMS Beagle (1831-1836)… Celui
dont faisait également partie le jeune C. Darwin.
Au-delà de
l’histoire de Button, c’est donc aussi la disparition des peuples autochtones
de Patagonie que Guzmán veut évoquer. Il ne reste aujourd’hui plus aucun
représentant des Hausch, ni des Selk’nams (ou Onas) qui vivaient sur la côte
orientale de la Terre de Feu : une commission du gouvernement chilien (comisión « Verdad histórica y nuevo
trato con los pueblos indígenas ») a proposé, en 2003, de reconnaître leur
génocide. En 1995, on dénombre encore 75 Yagans (ou Yamanas) et, à peine plus
tard (en 2000), une quinzaine de Kawésqars (ou Alakalufs). Les Chonos, qui
vivaient plus au nord dans l’actuel archipel qui porte encore leur nom, ont
disparu depuis la fin du XVIIIe siècle.
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| http://www.educarchile.cl/ech/pro/app/detalle?ID=132542 |
Comme partout,
ce sont les maladies qui ont tué le plus grand nombre d’individus. L’assimilation forcée et le métissage ont
aussi contribué à la disparition de ces cultures mais ce sur quoi insiste Guzmán
tient dans les meurtres systématiques commis par les grands propriétaires (estancieros). Parmi eux, les plus connus
sont Julius Popper (1857-1893) et José Maria Antonio Menendez (1846-1918)
parce qu’ils se sont autoproclamés « dictateur », pour l’un, et « roi »,
pour l’autre, de Patagonie… Mais aussi « chasseur d’Indiens ».
Popper est un
des tous premiers Européens à se lancer dans la conquête du sud de la Patagonie
et de la Terre de Feu : la terre « disponible » représentait alors
une magnifique opportunité pour l’élevage. Les « Naturels » n’avaient
cependant pas encore le sens de la propriété privée assez développé pour
percevoir clairement le sens de l’enclosure des terres. Quand ils en
rencontraient, ils les détruisaient pour chasser librement ces nouveaux
« guanaco blancs » (les moutons) qui venaient d’arriver. Popper est
le premier connu à recruter des tueurs à gage et à former les milices qui ont alors
ouvert la chasse à l’homme en représailles. On donnait une demi-livre pour les
testicules d’un homme, les seins d’une femme, ou les oreilles d’un enfant.
Quelques années
plus tard, Menendez a poursuivi la même politique avec des associés comme J.
Montes, M. Braun, etc. Le régisseur de ses estancias
sur la Terre de Feu, A. MacLennan, est le véritable bourreau des
Selk’nams : il est en tout cas établi qu’il a personnellement participé à
la matanza de Cabo Peñas. L’historien
M. Martinic Beros rapporte aussi les témoignages d’aventuriers et de voyageurs
ayant participé à ces chasses… Comme ils auraient pris part à un safari en
Afrique. Les mêmes familles Menendez et Braun, entre autres, feront également fusiller
quelque 1 500 de leurs ouvriers dans les années 20 du XXe siècle pour
briser leur grève : on a la fibre sociale ou on ne l’a pas…
L’Eglise a joué
un rôle ambigu pendant toute cette période. Elle a souvent dénoncé les méfaits
des propriétaires et d’ailleurs établi des missions salésiennes destinées à en protéger
les Indiens. Une des plus anciennes a été fondée sur l’île Dawson, au sud du
détroit de Magellan. Un de ses fondateurs, J. M. Beauvoir (1850-1930) décrit
assez précisément dans ses lettres les exactions dont sont victimes les Indiens.
La fondation même de ces missions ne pouvait pourtant pas se priver de l’aide
des propriétaires : le compromis était donc inévitable. Comme il passait aussi
pour un ardent défenseur de l’Eglise catholique, c’est à Menendez que les
Salésiens vendront finalement leurs possessions fuégiennes en 1912. L’année de
la fondation de la mission salésienne sur l’île Dawson (1889), onze natifs sont
envoyés à Paris pour être exhibés dans un de ces zoos humains ouverts pour
l’Exposition universelle. La « concentration » (le terme officiel
est : « reducción ») des
Indiens dans les missions a, enfin, largement contribué à la propagation des
maladies et à leur extinction. Comme ceux des Jésuites en Amazonie, les « refuges »
des Salésiens sont devenus des pièges mortels.
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| Carte détaillée |
Si l’on excepte
les Tehuelches, que les Européens ont tout d’abord appelé
« Patagons » et qui vivaient aussi dans l’intérieur des terres du
nord de ce qui est donc devenu la Patagonie, les peuples autochtones du sud
étaient des chasseurs-cueilleurs nomades qui naviguaient sans cesse dans
l’infini entrelacs des canaux entre les archipels de la Terre de Feu. Ils
vivaient nus, ne se couvrant au mieux que d’une fourrure : ils
s’enduisaient de graisse animale pour .supporter le froid le reste du temps.
Les Européens disaient qu’ils puaient et MacLennan ajoutait qu’ils étaient bien
trop primitifs pour pouvoir être civilisés.
Invisibles pour
les Chiliens (et les Argentins), parce que trop insignifiants sans doute, un
prêtre a pourtant vus et observés les Indiens de Patagonie. M. Gusinde a fait plusieurs
voyages en Terre de Feu dans les années 20 et il en a rapporté des images
saisissantes : en particulier celles qui témoignent des rituels des
Selk’nams, Yagans ou Kawésqars : étranges costumes, peintures corporelles et
masques. Ses photos ont été montrées à Arles cet été (2015) :
La mer
représente le fil conducteur de cette méditation entre le passé et le présent,
l’invisible et le visible, le caché et le révélé. Comme dans son précédent film(1)
des images de l’espace entrecoupaient les différentes séquences de son enquête
sur le temps, ce sont des « marines » qui articulent cette fois les chapitres
de sa nouvelle recherche du perdu. Le mouvement de la composition du film obéit
donc à celui des vagues dans la mémoire et dans l’histoire, individuelles et
collectives : celui d’un ressassement. Le « refuge » salésien de
l’île Dawson, où ont finalement péri nombre d’Indiens, est devenu un lieu de « réduction »
pour les opposants au régime de Pinochet. Parfois libérés de leur entrave par
les courants, les disparus de la dictature remontent à la surface. Guzmán rapporte
un souvenir de son enfance : quand un de ces corps est venu s’échoué sur
la plage de son estivale villégiature. Le regret surgi du fond des eaux, sans
le sourire.
On comprend
assez bien le lien que tisse Guzmán entre ces deux disparitions :
l’avidité des estancieros de la
Patagonie n’est pas étrangère à celle des Chicago
boys qui ont fait de la dictature chilienne une expérience ultralibérale
grandeur nature… Dans les deux cas : les affaires sont les affaires. A propos d’autres
Indiens dont la vie n’a également été qu’une « succession
d’injustices », J. Harrison écrivait : « Couverture
délibérément infectées de microbes varioliques, rapines, expéditions,
massacres, avidité… La nation a continué de chier dans sa boite de sciure
et ne s’en est aperçu que récemment. Et cela longtemps après que toute avidité
apparente eut été bannie et simplement appelée ‘faire des affaires’ » (Wolf, p. 152, p. 196).
Reste assez énigmatique
le rôle que joue l’évocation de la mer. L’élément de vie des Indiens de la
Terre de Feu est devenu le tombeau de sympathisants d’Allende mais cela
justifie-t-il le retour, tout au long du film, de ces longs plans séquences de
mer et de vagues ? Prendre l’énigme au sérieux : les surfaces opaques et muettes qui ne réfléchissent qu’une lumière aveuglante. Images d’une indifférence radicale et mesures d’une immensité à
l’aune de laquelle l’histoire ne se présente plus que comme un insignifiant
tourbillon : éphémère et minuscule.
(1) Nostalgie de la Lumière (2010) : http://periankeo-blablablog.blogspot.fr/2011/11/poussieres-de-memoire.html
(1) Nostalgie de la Lumière (2010) : http://periankeo-blablablog.blogspot.fr/2011/11/poussieres-de-memoire.html
L’image du meurtre d’Indiens est extraite
de la recension du livre de J. L. A. Marchante sur Menendez : http://rue89.nouvelobs.com/blog/alma-latina/2015/03/14/revanche-succes-dun-livre-sur-le-genocide-des-peuples-de-patagonie-234303
Quelques images de M. Gusinde
exposées à Arles en 2015 :http://www.nationalgeographic.fr/20126-les-tribus-indiennes-de-patagonie/D’autres références à la fin de cet article : http://www.patagonia2009.com/expe/Les-premiers-habitants-de.html






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