samedi 6 février 2016

Sous la surface du présent...


P. Guzmán poursuit sa méditation sur le disparu au Chili. Son attention se porte cette fois sur ceux qui ont été jetés à la mer depuis un hélicoptère, plus ou moins morts, et dont le corps était lesté par la section d’un rail. En remontant aussi le temps, des plongeurs ramènent aujourd’hui à la surface ces morceaux d’acier rongés par le sel et qui ne plombent désormais plus rien. Aucune trace des corps mais l’une de ces poutres métalliques porte toutefois, incrusté dans sa rouille, un petit bouton : ce qu’il reste de la chemise de celui/celle qu’elle a servi à couler. Impressionnantes images de ces bouts de rails dispersés sur le plancher sous-marin ou coincés dans les roches et les coraux. Devenus le support d’une nouvelle vie. Au-dessus, la surface calme et lisse de l’océan pacifique, qui ne l’est donc pas tant.
Cette histoire de bouton en rappelle une autre à Guzmán : celle de Jemmy Button. Avant d’être un conte, ce récit garde la mémoire d’un indien de Patagonie : O’Run-del’lico, de son vrai nom (1815-1864), un Yagan enlevé à sa famille (échangé contre un bouton de nacre, dit-on pour le mieux) par le capitaine R. Fitz Roy et finalement emmené en Angleterre pour qu’il y reçoive une éducation « civilisée ». Après quelques années de captivité, il a pu rentrer en Patagonie lors du second voyage du HMS Beagle (1831-1836)… Celui dont faisait également partie le jeune C. Darwin.
Au-delà de l’histoire de Button, c’est donc aussi la disparition des peuples autochtones de Patagonie que Guzmán veut évoquer. Il ne reste aujourd’hui plus aucun représentant des Hausch, ni des Selk’nams (ou Onas) qui vivaient sur la côte orientale de la Terre de Feu : une commission du gouvernement chilien (comisión « Verdad histórica y nuevo trato con los pueblos indígenas ») a proposé, en 2003, de reconnaître leur génocide. En 1995, on dénombre encore 75 Yagans (ou Yamanas) et, à peine plus tard (en 2000), une quinzaine de Kawésqars (ou Alakalufs). Les Chonos, qui vivaient plus au nord dans l’actuel archipel qui porte encore leur nom, ont disparu depuis la fin du XVIIIe siècle.
http://www.educarchile.cl/ech/pro/app/detalle?ID=132542
Comme partout, ce sont les maladies qui ont tué le plus grand nombre d’individus.  L’assimilation forcée et le métissage ont aussi contribué à la disparition de ces cultures mais ce sur quoi insiste Guzmán tient dans les meurtres systématiques commis par les grands propriétaires (estancieros). Parmi eux, les plus connus sont Julius Popper (1857-1893) et José Maria Antonio Menendez (1846-1918) parce qu’ils se sont autoproclamés « dictateur », pour l’un, et « roi », pour l’autre, de Patagonie… Mais aussi « chasseur d’Indiens ».
Popper est un des tous premiers Européens à se lancer dans la conquête du sud de la Patagonie et de la Terre de Feu : la terre « disponible » représentait alors une magnifique opportunité pour l’élevage. Les « Naturels » n’avaient cependant pas encore le sens de la propriété privée assez développé pour percevoir clairement le sens de l’enclosure des terres. Quand ils en rencontraient, ils les détruisaient pour chasser librement ces nouveaux « guanaco blancs » (les moutons) qui venaient d’arriver. Popper est le premier connu à recruter des tueurs à gage et à former les milices qui ont alors ouvert la chasse à l’homme en représailles. On donnait une demi-livre pour les testicules d’un homme, les seins d’une femme, ou les oreilles d’un enfant.
Quelques années plus tard, Menendez a poursuivi la même politique avec des associés comme J. Montes, M. Braun, etc. Le régisseur de ses estancias sur la Terre de Feu, A. MacLennan, est le véritable bourreau des Selk’nams : il est en tout cas établi qu’il a personnellement participé à la matanza de Cabo Peñas. L’historien M. Martinic Beros rapporte aussi les témoignages d’aventuriers et de voyageurs ayant participé à ces chasses… Comme ils auraient pris part à un safari en Afrique. Les mêmes familles Menendez et Braun, entre autres, feront également fusiller quelque 1 500 de leurs ouvriers dans les années 20 du XXe siècle pour briser leur grève : on a la fibre sociale ou on ne l’a pas…
L’Eglise a joué un rôle ambigu pendant toute cette période. Elle a souvent dénoncé les méfaits des propriétaires et d’ailleurs établi des missions salésiennes destinées à en protéger les Indiens. Une des plus anciennes a été fondée sur l’île Dawson, au sud du détroit de Magellan. Un de ses fondateurs, J. M. Beauvoir (1850-1930) décrit assez précisément dans ses lettres les exactions dont sont victimes les Indiens. La fondation même de ces missions ne pouvait pourtant pas se priver de l’aide des propriétaires : le compromis était donc inévitable. Comme il passait aussi pour un ardent défenseur de l’Eglise catholique, c’est à Menendez que les Salésiens vendront finalement leurs possessions fuégiennes en 1912. L’année de la fondation de la mission salésienne sur l’île Dawson (1889), onze natifs sont envoyés à Paris pour être exhibés dans un de ces zoos humains ouverts pour l’Exposition universelle. La « concentration » (le terme officiel est : « reducción ») des Indiens dans les missions a, enfin, largement contribué à la propagation des maladies et à leur extinction. Comme ceux des Jésuites en Amazonie, les « refuges » des Salésiens sont devenus des pièges mortels.
Carte détaillée
Si l’on excepte les Tehuelches, que les Européens ont tout d’abord appelé « Patagons » et qui vivaient aussi dans l’intérieur des terres du nord de ce qui est donc devenu la Patagonie, les peuples autochtones du sud étaient des chasseurs-cueilleurs nomades qui naviguaient sans cesse dans l’infini entrelacs des canaux entre les archipels de la Terre de Feu. Ils vivaient nus, ne se couvrant au mieux que d’une fourrure : ils s’enduisaient de graisse animale pour .supporter le froid le reste du temps. Les Européens disaient qu’ils puaient et MacLennan ajoutait qu’ils étaient bien trop primitifs pour pouvoir être civilisés.
Invisibles pour les Chiliens (et les Argentins), parce que trop insignifiants sans doute, un prêtre a pourtant vus et observés les Indiens de Patagonie. M. Gusinde a fait plusieurs voyages en Terre de Feu dans les années 20 et il en a rapporté des images saisissantes : en particulier celles qui témoignent des rituels des Selk’nams, Yagans ou Kawésqars : étranges costumes, peintures corporelles et masques. Ses photos ont été montrées à Arles cet été (2015) :
La mer représente le fil conducteur de cette méditation entre le passé et le présent, l’invisible et le visible, le caché et le révélé. Comme dans son précédent film(1) des images de l’espace entrecoupaient les différentes séquences de son enquête sur le temps, ce sont des « marines » qui articulent cette fois les chapitres de sa nouvelle recherche du perdu. Le mouvement de la composition du film obéit donc à celui des vagues dans la mémoire et dans l’histoire, individuelles et collectives : celui d’un ressassement. Le « refuge » salésien de l’île Dawson, où ont finalement péri nombre d’Indiens, est devenu un lieu de « réduction » pour les opposants au régime de Pinochet. Parfois libérés de leur entrave par les courants, les disparus de la dictature remontent à la surface. Guzmán rapporte un souvenir de son enfance : quand un de ces corps est venu s’échoué sur la plage de son estivale villégiature. Le regret surgi du fond des eaux, sans le sourire.
On comprend assez bien le lien que tisse Guzmán entre ces deux disparitions : l’avidité des estancieros de la Patagonie n’est pas étrangère à celle des Chicago boys qui ont fait de la dictature chilienne une expérience ultralibérale grandeur nature… Dans les deux cas : les affaires sont les affaires. A propos d’autres Indiens dont la vie n’a également été qu’une « succession d’injustices », J. Harrison écrivait : « Couverture délibérément infectées de microbes varioliques, rapines, expéditions, massacres, avidité… La nation a continué de chier dans sa boite de sciure et ne s’en est aperçu que récemment. Et cela longtemps après que toute avidité apparente eut été bannie et simplement appelée ‘faire des affaires’ » (Wolf, p. 152, p. 196).
Reste assez énigmatique le rôle que joue l’évocation de la mer. L’élément de vie des Indiens de la Terre de Feu est devenu le tombeau de sympathisants d’Allende mais cela justifie-t-il le retour, tout au long du film, de ces longs plans séquences de mer et de vagues ? Prendre l’énigme au sérieux : les surfaces opaques et muettes qui ne réfléchissent qu’une lumière aveuglante. Images d’une indifférence radicale et mesures d’une immensité à l’aune de laquelle l’histoire ne se présente plus que comme un insignifiant tourbillon : éphémère et minuscule.

(1) Nostalgie de la Lumière (2010) http://periankeo-blablablog.blogspot.fr/2011/11/poussieres-de-memoire.html
L’image du meurtre d’Indiens est extraite de la recension du livre de J. L. A. Marchante sur Menendez : http://rue89.nouvelobs.com/blog/alma-latina/2015/03/14/revanche-succes-dun-livre-sur-le-genocide-des-peuples-de-patagonie-234303
Quelques images de M. Gusinde exposées à Arles en 2015 :http://www.nationalgeographic.fr/20126-les-tribus-indiennes-de-patagonie/
D’autres références à la fin de cet article : http://www.patagonia2009.com/expe/Les-premiers-habitants-de.html
 

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