jeudi 11 août 2016

Le temple de la forêt


Le talisman ( ou L’Aven au bois d’amour), 1888
C’est pendant des vacances qu’il prend en famille, en 1888, que P. Serusier rencontre P. Gauguin à Pont-Aven… Où, déjà, ce dernier s’est replié, un peu à l’écart de ses camarades de l’« école ». De retour à Paris, il peint ce tableau qui deviendra en quelque sorte le manifeste des Nabis. Comme les impressionnistes ont rompu avec les conventions de l’académisme, il faut maintenant dépasser les impressionnistes : peindre non pas la nature mais la sensation qu’elle nous laisse, et cela de la façon la plus directe qui puisse être, selon Gauguin.

Cette toile de Sérusier aborde en effet la représentation (presque) comme une abstraction… Comme il ne le fera d’ailleurs plus jamais : il n’y a aucune recherche de perspective et la toile n’est plus qu’une surface plane dont la dynamique tient dans l’affrontement de tâches de couleurs « brutes » qui se mélangent à peine (le « cloisonnisme », dont E. Bernard et P. Gauguin sont en quelque sorte les inventeurs, s'inspirerait des images d'Epinal).

Jusque-là, Sérusier peint des choses très sages comme cet « intérieur » breton : scène du genre populaire très en vogue à l’époque. La rencontre avec Gauguin, qui lui conseille de peindre les couleurs comme elles sortent du tube, agit comme une sorte de révélation qui va bouleverser sa peinture… Et celle des autres Nabis qui feront de cette toile leur « talisman ». L’Intérieur breton et L’Aven au bois d’amour sont deux toiles du même été : il est assez rare de pouvoir percevoir un changement si net et si brusque.
Intérieur à Pont-Aven, 1888
Une vingtaine d’années plus tard, Sérusier revient sur le même motif mais ailleurs : lui aussi a assez vite quitté Pont-Aven pour s’installer à Châteauneuf-du-Faou, dans l’intérieur des terres, où il restera jusqu’à sa mort. Aussi ne s’agit-il plus des peupliers du bord de l’Aven, mais de ceux qui longent l’Aulne. Infiniment moins « abstraite », la toile de 1909 donne une clé de lecture « naturaliste » du talisman, d’une certaine manière.

Reflet de peupliers dans l'Aulne, 1909
Si Sérusier et les Nabis adoptent le langage pictural de Gauguin et Bonnard, leur démarche est rien moins que « primitiviste ». Sérusier en particulier, à qui l’on doit le terme « Nabi » (en hébreux : prophète, initié, etc.), est assez calé dans les langues anciennes et féru de cultures antiques. Il aime les codes et les énigmes, et entend donner à sa peinture un tour résolument « ésotérique ». Il s’inscrit aussi dans la perspective symboliste du poète S. Mallarmé, qui a d’ailleurs été son professeur d’anglais au lycée…  :
« Il doit y avoir quelque chose d'occulte au fond de tous [les mots], je crois décidément à quelque chose d'abscons, signifiant fermé et caché, qui habite le commun: car, sitôt cette masse jetée vers quelque trace que c'est une réalité, existant, par exemple, sur une feuille de papier, dans tel écrit – pas en soi – cela qui est obscur: elle s'agite, ouragan jaloux d'attribuer les ténèbres à quoi que ce soit, profusément, flagramment. ».

Par exemple : le peuplier représenté sur les bords de l’Aven (dans le Talisman… Encore qu’on ne puisse être sûr qu’il s’agit bien de peupliers !) ou bien sur ceux de l’Aulne, est un symbole et on peut penser que c’est bien son concept qui est peint, plus qu’un paysage charmant. Dans la mythologie celtique, le peuplier noir renvoie à l’incertitude : dans nos traditions du nord, on plante des peupliers dans les cimetières, comme on le fait avec le cyprès ou l’if dans le sud. Dans la mythologie grecque, la fille d’Océan (Leucé… Ou Leukê), courtisée par Hadès, préféra se changer en peuplier pour échapper au roi des Enfers. Ce dernier, inconsolable néanmoins, planta partout des peupliers dans son royaume. De même, les Héliades, soeur de Phaéton, se changèrent en peupliers (ou en Aulnes) à la mort de leur frère (et leurs larmes devinrent ambre !). Bref, le peuplier est le symbole de la mort et de la renaissance. C’est cela que représente Sérusier dans ce tableau qui symbolise en effet un passage, une transformation : dans l’homme comme dans son œuvre.

L’arbre et la forêt occupent  par ailleurs une place singulière dans le travail de Sérusier : il est allé habiter dans la Bretagne profonde (à Châteauneuf-du-Faou dans les monts d’Arrée) près du Huelgoat (uhel koad = bois de l’amont). Il y a là une forêt magnifique où affleurent de nombreux rochers couverts de mousse: les « chaos ». C’est un « paysage » (intérieur) qui l’intéresse d’explorer très souvent.

Sous-bois, 1892
Bois rouge, 1895
Ces bois dégagent une atmosphère étrange que rendent parfaitement les variations chromatiques de Sérusier : c’est tout à fait dans ce genre de paysage qu’est née la légende de Merlin (Brocéliande). Logiquement, Sérusier y associe le sacré et, surtout vers la fin de sa vie (1927), il y représente souvent des rituels inspirés de mythologies européennes ou, bien sûr, du légendaire arthurien.

L'incantation (ou Le bois sacré), 1914
On dit que cette sensibilité mystico-religieuse doit beaucoup au passage qu'il a fait en 1895 au Monastère de Beuron, en Allemagne, où vit un ami Jan Verkade, qui a fait partie du groupe des Nabis au début. Ce monastère est dirigé par un drôle de type (le Père Lenz) qui pense que l’architecture du monde est sous-tendue par une « mesure » divine qu’il s’agit de retrouver. Il professe alors une sorte de recherche esthétique et spirituelle qui fait de chaque moine un artiste... Et un mathématicien. Le chœur de la chapelle Notre-Dame de Grâce est absolument incroyable de couleurs, de mélanges de formes, d’inspirations (égyptienne, byzantine, etc.)… Un rien « rococo ».

Sans doute les théories de Lenz ont-elles aidé Sérusier à formuler certaines de ses idées mais cette disposition est tôt acquise par lui et se manifeste clairement dans tous ses choix, bien avant ce voyage en Allemagne. Le cloisonnisme, par exemple, consiste à juxtaposer des zones de couleur sans les mélanger : un trait foncé vient même parfois souligner cette « frontière ». Sérusier rapproche cette technique de celle du vitrail, comme dans ce « paysage ogival ». Voir la nature comme un espace sacré, sinon un temple, s’inscrit complètement dans la perspective d’une poésie symbolique, comme celle qu’on peut parfois lire chez C. Baudelaire : 

La Nature est un temple où de vivants piliers
Laissent parfois sortir de confuses paroles
L’homme y passe à travers des forêts de symboles
Qui l’observent avec des regards familiers…

Paysage ogival, 1921
Le Talisman est maintenant exposé au musée d'Orsay mais les musées de Quimper et de Pont-Aven ont encore quelques toiles de Sérusier.

Monastère de Beuron : https://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/9/9f/Beuron_Gnadenkapelle.jpg



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